Si le parcours d’un film est aléatoire et celui d’un réalisateur souvent accidentel, la trajectoire d’une actrice relève parfois du mystère le plus complet. SOFIA BOUTELLA, nouvelle muse Chaos de Gaspar Noé, en est l’exemple parfait. Le 19 septembre prochain, elle sera à l’affiche de CLIMAX où elle joue une danseuse professionnelle tombant dans les limbes de la cruauté malsaine et hallucinatoire. Retour sur la carrière d’une actrice qu’on n’avait pas vu venir. Et pourtant, à en croire sa biographie, elle se dirigeait vers le Chaos depuis longtemps.

TEXTE : SINA REGNAULT / PHOTO : WILD BUNCH

Tout commence à Bab El Oued, dans le quartier historique et populaire d’Alger. Face à la mer, à deux mille kilomètre de Paris en ligne droite, le chanteur et compositeur algérien Safy Boutella (réseau de Cheb Khaled) et sa femme (Samia, architecte d’État) donnent naissance à Sofia. Intéressée dès ses premiers pas par la danse classique, elle ravit sa famille et son entourage. Les spectacles de fin d’année s’enchainent. C’est chic. La société apprécie. À douze ans néanmoins, ce cadre change radicalement et sa famille part s’installer à Paris. Là-bas, elle découvre le Hip-Hop à Châtelet-Les Halles (à la belle époque des années 1990 où Châtelet était un immense dance-floor). Elle se passionne pour les battles, le Vagabond Crew, l’Eurodance et fait sa première rencontre cinématographique à l’âge de 17 ans. Bianca Li (chorégraphe des Daft Punk) lui offre un rôle dans Le défi. Le film est un succès et la jeune Sofia a désormais une carrière.
De Bianca Li à une pub pour Narta, elle découvre la célébrité internationale l’année suivante lorsqu’elle devient égérie pour Nike Women. Le cachet de la pub laisse rêveur, mais la suite atteindra des sommets. À partir de Nike vont s’enchainer des propositions aussi étourdissantes que loufoques. Le chorégraphe Jamie King, qui l’a fait intégrer le monde la pub s’avère être un ami proche de Madonna. Début 2000, la superstar, qui a abandonné l’idée d’être à la fois actrice et icône, se concentre sur son empire pop. Elle recrute alors des danseurs et Sofia rejoint rapidement le Confession Tour. Jamiroquai, Rihanna, Mariah Carey se l’arrache pour leurs clips. Elle est partout, sur les chaînes musicales, sur scène. À Los Angeles, elle est cette « brunette » à la plastique parfaite et au talent fou. Michael Jackson himself souhaite l’emprunter à Madonna pour sa tournée. Elle passera les essais sans imaginer une seule seconde être prise. Pourtant si. Manque de bol, M-J décède avant le début de sa tournée. À cet instant, et ce malgré les nombreuses acclamations dont elle fait l’objet, elle n’a toujours l’impression d’être une danseuse professionnelle. Elle ne voit pas cela comme un métier mais un loisir. Comme beaucoup, elle est encore hantée par le spectre de cette décence française qui refuse à certains jobs la noblesse de leur nom.

Des ghettos-blasters de châtelet aux Subwoofer ultra puissants du Lucas Oil Stadium, il n’y a pas dix ans. En 2012, Sofia Boutella danse au Super Bowl devant 255 millions d’américains et 11 millions de téléspectateurs à travers le monde. À la mi-temps, Madonna arrive sur un trône de dix mètres de hauteur tiré par des dizaines d’esclaves. Sofia, statique, avance dans le cortège en obéissant au “Strike a pose” de Vogue, le morceau d’introduction. On la voit observer l’océan de flashs d’appareils photo qui ceinture l’énorme stade. Le public est en transe. Plus tard, on dira de ce Halftime show qu’il s’agit de l’un des meilleurs de l’histoire de la NFL. Si seulement Billy Lynn avait pu voir ça.

Installée à Los Angeles, Sofia ne s’arrête pas pour autant à la danse. Le temps des blockbusters gronde de plus en plus fort sur la ville et les agents de casting ratissent la zone à la recherche de tout ce qui bouge. Une maquette du film Street Dance 2 passe de mains en mains et un soir, un gars la pointe du doigt en disant : « This is the girl ». A l’affiche du film d’espionnage Kingsman : Services secrets de Matthew Vaughn, sorti début 2015, elle y incarne Gazelle, une tueuse redoutable équipée de lames de métal à la place des pieds. Au casting : Colin Firth, Samuel L. Jackson et Taron Egerton. Ce rôle la révèle au grand public. Deux ans plus tard, elle rejoint l’équipe du troisième opus du reboot de la saga Star Trek, Star Trek : Sans limites. Juste après, Hollywood lui propose carrément d’interpréter La Momie. Sofia donne donc la réplique à Tom Cruise – qui lui donne des conseils pour gérer sa carrière. La même année, dans Atomic Blonde, elle roule une pelle à Charlize Theron. Bravo et merci. Ce qui nous conduit à l’an dernier, en pleine période de promo des deux films. On l’aperçoit sur le plateau télé de l’émission C à Vous où elle est obligée de faire la contorsionniste pour amuser la galerie. Perdus, on présume, les chroniqueurs voient en elle une star américaine francophile qui insère volontiers des mots anglais dans ses phrases. Un peu plus de ce régime et le P.A.F l’aurait envoyé dans la même catégorie que JCVD. On l’imaginait partie sur cette lancée, destinées à jouer dans des films conçus pour remplir le créneau du premier rendez-vous Tinder, et pourquoi pas à l’affiche du prochain Avengers ou dans un interminable Star War Story.

Mais un beau jour d’avril, on a été pris de court. La société de production Wild Bunch nous a annoncé que le nouveau film de Gaspar Noé allait avoir pour actrice principale Sofia Boutella. Sans déconner, on l’attendait chez Marvel, elle se retrouve chez Maraval. Qui plus est dans un « worst of » des obsessions du réalisateur italo-argentin. D’abord appelé Psyché puis renommé Climax, ce film de danse est une merveille glauque qui chorégraphie la névrose dans ce qu’elle a de plus autodestructrice. À l’intérieur, la sueur, le sang, les cris d’effroi et l’absence totale d’empathie rivalisent de gravité pour conduire les personnages aux enfers.

« J’ai cherché les meilleurs danseurs de la place de Paris », nous dit Gaspar. Y compris dans le Paris lointain, du coup. « Un matin, j’étais en descente dans une boite de nuit et je suis resté bloqué sur un gars qui faisait du voguing. Je me suis dit qu’il fallait absolument que j’en fasse un film ». Dans Climax, Sofia joue aussi bien l’hystérie que l’improvisation. Tourné en quinze jours et sans script, la majorité des dialogues est improvisée. L’horreur cependant est orchestrée au millimètre près. La caméra, maligne, se promène entre les danseurs qui se dévorent entre eux comme le ferait un tesson de bouteille dans une bagarre. On a l’impression que ce petit groupe Arty s’attelle à la lourde tâche de faire revenir Satan sur terre. Étrangement, le film a reçu un accueil triomphal sur la croisette. Un succès mérité mais qui a quelque peu désorienté notre trublion chauve préféré. Sofia rapporte : « Après la soirée de la Quinzaine, il était en panique, il ne savait comment se comporter face aux retours positifs. » Chill out. Le film a rendez-vous avec la France entière à la rentrée, et avec le monde entier en automne (A24 vient d’acheter un mandat). En attendant, on remet Supernature de Cerrone en place sur le tourne-disque.

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