[SNAKE OF JUNE] Shinya Tsukamoto, 2002

Réalisé après Gemini, film de commande taoïste sur la fusion de deux jumeaux (la réunion des thèmes musicaux – au départ distincts – la soulignaient), ce suspense érotique renoue avec les obsessions du cinéaste à ses débuts (mal-être urbain, frustration du corps).

PAR JEREMIE MARCHETTI

Difficile de nier encore aujourd’hui la puissance d’un mĂ©tĂ©ore tel que le diptyque Tetsuo, cri de rage enchevĂŞtrĂ© de chair brĂ»lĂ©e et de mĂ©tal tranchant. Devenu le Cronenberg nippon et le maĂ®tre du Cyber-Punk en l’espace de quelques films, Shinya Tsukamoto a eu cependant bien plus de mal Ă  franchir la barre des annĂ©es 2000 chez nous. Si on ne s’intĂ©resse pas un tantinet Ă  ce qui se passe hors de l’Europe, on pourrait mĂŞme croire qu’il n’a plus grand-chose Ă  dire… Certes, si le bonhomme a bien du mal Ă  remonter la pente avec ses dernières Ĺ“uvres (un troisième Tetsuo calamiteux, des Nightmare Detective passables, un Vital et un Kotoko discutĂ©s…), l’éprouvant Haze a confirmĂ© que le grain de folie de l’auteur est malgrĂ© tout intacte au milieu de tout ça. Cette «cassure» s’est produite Ă  l’orĂ©e de la dĂ©cennie prĂ©cĂ©dente, avec A Snake of June qui ,sur le papier, semble faire l’effet d’une piqĂ»re anesthĂ©siante. Et pourtant, c’est oublier la propension de Tsukamoto Ă  se servir de matĂ©riaux purement dramatiques pour en extirper une fureur plastique de tous les instants, comme il l’avait prouvĂ© avec Tokyo Fist et Bullet Ballet. Et puisque l’on parlait de Cronenberg, l’ombre du rĂ©alisateur canadien a toujours gĂ©nĂ©rĂ© un parallèle passionnant avec son rival japonais : Tetsuo / Videodrome, Tokyo Fist / Crash, Gemini / Faux Semblants…

À contrario, A Snake of June coupe ce cordon ombilical invisible et renvoie davantage à Eyes Wide Shut : mais même lorsqu’il cause de la reconstruction d’un couple, Tsukamoto abandonne toute gémellité Kubrickienne pour s’adonner encore une fois à l’agression des sens, à la mutation des esprits et de la chair. Il pourrait être aussi l’alternative, moins violente, à Tokyo Fist, puisqu’il lui emprunte le même point de départ : un couple à la vie morne, dévoré par la ville et sa grisaille, voit son quotidien bousculé par l’arrivée d’un inconnu… De la même manière, A Snake of June sera lui aussi un poème dégénéré brossant le tableau d’un Tokyo noyé par la saison des pluies, filmé autant comme un personnage à part entière qu’une gigantesque tombe humide. Alors qu’au dehors, les averses font un vacarme incessant, c’est le silence qui régit la vie de Shigehiko et de Rinko.

Elle, jeune, belle et douce, travaille pour un standard téléphonique à la SOS Détresse : lui, plus âgé et renfermé, passe son temps à chasser la crasse de l’appartement, plutôt que d’échanger avec son épouse. La nuit, il fuit le lit conjugal, comme par automatisme. Elle le borde chaque soir, encore attentionnée par cette ombre qui perd de son sens de jour en jour. Un jour, Rinko est appelée par un homme qu’elle aurait sauvé du suicide au détour d’un appel au standard : rongé par un cancer, il souhaite l’aider en retour, mais compte bien s’y prendre par des moyens radicaux. Photographe de son état, il l’a fait chanter avec des clichés la mettant en scène dans des poses sulfureuses. Pour récupérer les négatifs, elle devra se plier à ses règles…

Dans les 70’s, un scénario aussi pervers aurait donné sans doute un roman-porno comme un autre : aux couleurs souvent éclatantes des productions Nikkatsu, Tsukamoto trempe son film dans l’eau et l’encre noir. Un film bleu, un film pluie, jamais au sec. Tsukamoto endosse lui-même le rôle de ce kamikaze se jetant à corps perdu dans le sauvetage de ce couple, quitte à employer la force. Pour chasser la prudence, le réalisateur n’hésite pas à filmer ces moments de dissuasions comme d’authentiques scènes de violences, nous mettant à la place du mari violenté où de l’épouse confrontée aux regards extérieurs, dérobée de force aux yeux du monde.

Épouse incarnée par une impressionnante Asuka Kurosawa, standardiste façon petite souris se transformant sous nos yeux en incarnation du désir rugissant. Impossible d’oublier son corps paralysé par des spasmes de plaisir sous la pluie, rythmé par des flash photo devenant foudre orgasmique, grand moment de libération à la Zulawski. Il faudra l’horreur, les coups et le face à face avec la mort pour que les corps se retrouvent et se réchauffent lors d’une étreinte filmée comme un acte sacré. Le goût du calvaire et du sacrificiel nippon : mais au bout du tunnel, et une pour fois, on y trouve l’amour, sa flamme rallumée. Pour le nouveau millénaire, un Tsukumato enfin optimiste ? En terme de scission, tout était dit ou presque.

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