Au Chaos, on aime bien Gerard Damiano. En épluchant sa filmographie, on est tombés sur cet intrigant Skin-Flicks, sorte de Vérités et mensonges qui regarde le porno par le trou de la serrure.

PAR JEREMIE MARCHETTI

Sans crainte Ă  l’horizon, sans maudite et pratique vidĂ©o, le porno jouit par tous les pores au milieu des annĂ©es 70: il commence mĂŞme par rĂ©flĂ©chir sur lui-mĂŞme, preuve que toute son oeuvre ne rime pas qu’avec exploitation mercantile. C’est celui qu’on considère comme le Bergman du porno qui prend la mouche: dans Skin-Flicks, alors jamais sorti chez nous, il interroge le porno, ou plutĂ´t le scrute par le trou de la serrure. Un jeune rĂ©alisateur, Harry, est sommĂ© de terminer son film, dĂ©pourvu de conclusion. Alors il tourne, il rencontre, il divague. Damiano’s touch oblige, il n’y a aucune distanciation parodique, aucune ironie quant Ă  ce geste mĂ©ta, chose très rare pour l’Ă©poque. Nous ne sommes ni dans la fresque d’Ă©poque, ni dans l’intrusion documentaire. Une jeune actrice, blonde fĂ©erique, tourne sa première scène dans un lit oĂą l’observent des pantins. Tout y est d’une douceur inattendue, Ă  se demander si Damiano ne compte pas prendre le risque d’idĂ©aliser l’industrie du porno… ou dĂ©finitivement la diaboliser. Lui-mĂŞme dĂ©barque en producteur bling-bling, celui qui regarde et caresse les liasses de billets devant une danseuse Ă©teignant une allumette avec son vagin (!). Non, il ne l’oublie pas, le porno est un business, sĂ©vère mĂŞme. Une brune incendiaire se dĂ©voile dans un casting oĂą le rĂ©alisateur n’aura rien Ă  faire pour allumer la flamme: on la verra plus tard, limĂ©e sur une balançoire, un peu de sperme sur la nuque. Reconnaissable entre toutes, Sharon Mitchell entretient un rapport ambigu avec l’homme qui la dirige, qui l’aidera Ă  faire le vide pour Ă©taler son orgasme sur pellicule.

Des jeux de miroirs aux dĂ©cors variĂ©s (tĂ©nèbres veloutĂ©es, palais fantasmĂ©, chambre au coin du feu), Damiano dĂ©ploie tranquillement toutes les qualitĂ©s de son cinĂ©ma, capturant comme toujours ce qui est beau et ce qu’on oublie dans le porno: les visages ravis qui en redemandent, les abandons, l’abondance des mots (Coleeen Anderson s’offre Ă  un acteur et susurre de jolies phrases Ă  sa queue). C’est la femme qui dĂ©tient en majeure partie le plaisir, le dirige et le contrĂ´le, comme cette sĂ©quence incroyable oĂą le personnage principal s’offre, dĂ©muni et harnachĂ©, Ă  son actrice, esclave entier d’une bouche rouge cerise dans un dĂ©corum subtilement sadomaso (voile noir, collier en cuir, talons aiguilles lĂ©chĂ©s). Les obsessions morbides de Damiano auraient-elles foutues le camp? Du tout! Elles ne faisaient qu’attendre. Dans un rĂ´le une fois de plus sulfureux et dĂ©moniaque, Jamie Gillis dĂ©boule en comĂ©dien aux exigences infaillibles, reprenant le dessus sur l’actrice vedette dans une longue scène de domination incommodante, oĂą la prĂ©sence envahissante d’une lame de rasoir fait craindre le pire. La fin damianesque, ou plutĂ´t sa non-fin, renvoie Ă  la sĂ©quence initiale: tout ceci n’Ă©tait sans doute qu’un fantasme. Pas surprenant de la part de Damiano…

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