Deux riches négociants d’art new-yorkais (Stockard Channing et Donald Sutherland) recueillent un jeune noir (Will Smith), victime d’une agression, qui se dit “le fils de l’acteur Sidney Poitier”. Cette adaptation d’une pièce de théâtre à succès signé John Guare, égratigne la bourgeoisie et le politiquement correct et, derrière le vernis satirique, raconte quelque chose de subtil, de bouleversant: les ravages de l’imagination et comment une intrusion peut dévaster une vie pleine de certitudes de savoir.

C’est qu’il nous manque ce bon vieux cinéma indépendant des années 90, aux dialogues subtils et aux situations fines, n’ayant pas peur d’aborder les sujets qui fâchent, de mettre en scène des situations risquées qui dérapent, qui donnent à réfléchir sur nous et sur les autres, sans se prendre la tête sur le qu’en-dira-t-on et considérant le spectateur moyen comme intelligent. Oui, on vous voit dodeliner de la tête, arguant que ce genre d’assertion sonne “vieux con nostalgique”. N’empêche, on attend vos contre-arguments. Et à quelques exceptions près de deux trois films venant tout envoyer en l’air, il est aujourd’hui réduit à des formules pré-mâchées à peine bons à remplir les festivals de cinéma indie en souffrance de talents et d’esprits libres. Mieux vaut donc fouiller dans notre placard à archives remplis de VHS poussiéreuses et de déterrer des vraies raretés à l’instar de ce film (méconnu, forcément) datant de 1993, réalisé par le très anonyme cinéaste australien Fred Schepisi qui, on l’a découvert, a désormais son propre site internet et qui, sur ce coup, en adaptant une pièce de théâtre à succès à New-York et ayant à sa disposition de superbes comédiens, n’a pas besoin d’en faire davantage: c’est du bon cinéma clé-en-main qui n’a pas besoin d’enveloppe. On demande juste de la filmer sobre, sans effets tarabiscotés, avec une bonne gestion de l’espace.

Fort d’un scénario en béton, Six degrés de séparation, tirant son titre de la fameuse théorie évoquant la possibilité que toute personne sur le globe peut être reliée à n’importe quelle autre au travers d’une chaîne de relations individuelles comprenant au plus six maillons, raconte ce que l’on préfère, à savoir ce doux chaos des choses compliquées. Soit comment la vie de Ouisa (Stockard Channing) et Flan (Donald Sutherland), couple de grands bourgeois new-yorkais, riches négociants en art, que la vie n’a jamais bousculé, vont un soir recueillir un jeune noir en sang (Will Smith), qui à l’écouter se prénomme Paul et qui vient d’être victime d’une agression. Au départ réticents, le couple découvre qu’il s’agit du fils de Sidney Poitier mais aussi d’un ami de leur fils à l’université, sachant tout sur lui et sur leur famille. Formidable! Et par-dessus tout, le jeune homme connait le tableau à douce-face de Kandinsky (Black Lines peint en 1913; Several Circles en 1926): un côté représentant le contrôle; l’autre le chaos. C’est la magie de l’art. Et la magie de la vie, aussi, peut-être de tomber sur pareil miracle.

Nos bourgeois, séduits par l’érudition, titillés par le lien de filiation avec la star de cinéma, tombent sous le charme de Paul, d’une élégance naturelle, d’une érudition impressionnante, d’une politesse incroyable. Et en plus, il cuisine comme un chef. Que demander de plus? Bien entendu, le couple lui offre hospitalité – quoi de plus naturel face au fils de SP? – et lui propose donc de passer la nuit. Jusqu’à ce que, patatras, ils le surprennent, doux Jésus, le lendemain matin au lit avec un homme qui, malotru, palabre bite au vent dans leur merveilleux appartement impeccablement briqué. Furieux, Flan/Donald Sutherland les flanque tous les deux à la porte sous le regard déçu de Ouisa/Stockard Channing, prenant le soin de vérifier qu’il n’avait rien dérobé dans la maison. Et Six degrés de séparation de glisser de Théorème à Funny Games (sans la violence, hein, calmez-vous): en racontant leur mésaventure à un autre couple (bourgeois, bien entendu), le couple réalise que d’autres couples comme eux ont eu droit au même numéro du fils de Sydney Poitier agressé. Deux clics sur Google leur auraient appris que Sydney a eu six enfants, et six filles. Et que le Paul en question n’était en réalité qu’un fieffé escroc menteur et manipulateur, un paumé essayant juste de s’insérer dans l’’aristocratie.

On ne peut décemment pas parler de la filmo de Will Smith sans évoquer ce rôle, très inattendu. L’acteur sortait à peine de la série du Prince de Bel-Air, totalement accessible aux projets audacieux avant de s’engouffrer dans les super-productions overdosées d’effets spéciaux. Sans effet spécial, Will Smith interprète ce jeune homme, manipulateur mystérieux et en même temps touchant car voulant appartenir à ce milieu et ayant les qualités pour tromper, en faire partie. Et c’est d’ailleurs toute l’ambiguïté de l’affaire: le bluff perdure chez Ouisa qui a réellement cru à ce jeune homme, qui a surtout adoré sa manière d’arriver dans sa vie pour tout foutre en l’air, pour envoyer valser ses certitudes de savoir sur les uns et les autres et réaliser que l’homme avec qui elle vivait n’était attiré que par les belles choses de l’art mais aussi et surtout les apparences, ces fâcheuses illusions d’optique du “premier coup d’oeil”, celles mondaines et superficielles qui autorisent à se comporter comme un sale con, prenant l’art comme paravent face aux risques de la vie. Elle a bien vu son changement de comportement dès lors que l’homme s’est présenté comme fils de Sydney Poitier, lui qui agacé voulait foutre le jeune agressé à la porte. Un détail qui en dit long mais qui s’ajoute à d’autres.

Et c’est dans ce creuset, dans ce dialogue secret propre à l’imagination entre réalité et fantasme, entre espoir et déception, que Six degrés de séparation puise sa réelle beauté et dépasse la simple affaire de supercherie et de satire dans un milieu bourgeois mû par un politiquement correct de surface. A en devenir assez émouvant comme lors de ce diner mondain où, seule, dans une tirade culte, elle avouera au moment de raconter une énième fois leur mésaventure que non, l’intrusion de Paul dans sa vie n’était pas une simple anecdote. C’était bel et bien un cataclysme intérieur, quelque chose qui la hante et la hantera à jamais.

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