[SISTER, SISTER] Bill Condon, 1987

Une étrangeté chaos avec la queen Jennifer Jason Leigh dans la carrière si étrange de Bill Condon, cinéaste capable du génie comme du nanar.

PAR JEREMIE MARCHETTI

Quelle drĂ´le de carrière que celle de Bill Condon (et pas Condom bande de saligauds), tiraillĂ©e entre le chic et le toc. Pour un fabuleux Gods and monsters ou un Mr Holmes, combien de Twilight 4 ou de Candyman 2 ? Et si on remontait encore plus loin, plus loin que son inutile portage live de La belle et la bĂŞte ou Dr Kinsey, le bonhomme avait commencĂ© Ă  Ă©crire pour deux films de SF horrifiques bien barrĂ©s et Ă  revoir fissa : Strange Behavior et Strange Invaders, tous deux de Michael Loughlin qui, lui, a totalement disparu de la circulation. Ce qui explique sans doute comment cette belle manière de slalomer entre les genres se retrouve intacte dans Sister Sister, premier long mĂ©trage du bonhomme qui ne fut jamais distribuĂ© en France. Une malĂ©diction dont fut frappĂ© Ă©galement Gods and monsters, formidable biopic sur les derniers jours de James Whale, mais dont les diffusions tĂ©lĂ© le fit largement remarquĂ© par les cinĂ©philes avisĂ©s. Sister Sister lui, n’aura pas cette chance. Mais bon…il n’est jamais trop tard non ?

Sister Sister, c’est en premier lieu Jennifer Jason Leigh. Et c’est normal. FraĂ®che, innocente (mais pas trop hein, on parle bien de Jenny), et ici aussi rousse pour l’occasion que sa jumelle Zaza. Tellement rousse qu’on a l’impression de voir encore Huppert Ă  ses dĂ©buts au dĂ©tour de certains plans : qui est d’ailleurs le doppelgänger de qui ? On ne le saura jamais… sauf si quelqu’un a  un jour, enfin, l’idĂ©e de gĂ©nie de les faire tourner ensemble. Mais on s’égare. Robe blanche, cerveau de traviole, sourire inquiet, Jenny s’empare encore ici d’un rĂ´le tout sauf habituel. Sous le regard d’une grande sĹ“ur assez stricte, elle incarne Lucy, habitant une pension dans les marĂ©cages de la Louisiane oĂą elle virevolte autour du gentil Étienne, le garde chasse du coin. Tout irait bien si la jeune fille n’avait pas l’impression d’être toujours Ă  deux doigts de plonger dans la folie suite Ă  des traumatismes passĂ©s. L’arrivĂ©e de nouveaux locataires va alors semer le trouble dans le manoir, faisant un peu plus vaciller la raison fragile de Lucy, ainsi que sa virginitĂ©, puisqu’un très sĂ©duisant garçon (campĂ© par Eric Stoltz, le Michael J.Fox sĂ©rieux) semble entreprendre un combat de coq avec son soupirant du bayou.

Mais de quoi s’agit-il finalement? D’un roman Harlequin? D’un thriller domestique ou paranoĂŻaque? D’un whodunit? D’un film de fantĂ´mes? Car pour ce dernier point, il est important de souligner que Sister Sister baigne dans un Ă©crin «american southern gothic» du meilleur effet, avec des marais brumeux qu’on dĂ©crit comme hantĂ©s, des cimetières oĂą se terrent des souvenirs atroces, de grands couloirs Ă©clairĂ©s Ă  la bougie… Fort bien aidĂ© par le chef op de Messiah of Evil, Stephen Katz, Bill Condon soigne chaque dĂ©tail, chaque plan de cette promenade baignĂ©e par le clair de lune et parfois enveloppĂ©e par le son de l’orage, visiblement soucieux de livrer la plus belle rĂŞverie gothique possible.

Tel quel, et sans en dĂ©voiler trop, Sister Sister dispose mĂŞme d’un script qui n’aurait pas dĂ©pareillĂ© dans un giallo, avec ce que cela implique de traumas, de tension sexuelle et de secrets tordus. Sur la dimension charnel, on ne peut d’ailleurs qu’écarquiller les yeux lorsque Condon illustre littĂ©ralement le terme de «rĂŞve humide» le temps d’une introduction lyrique et sensuelle Ă©voquant une scène mĂ©morable de Angel Heart, tournĂ© d’ailleurs la mĂŞme annĂ©e. Dans une forme olympienne, le compositeur Richard Einhorn livre un travail Ă  la beautĂ© phĂ©nomĂ©nale, Ă  mettre sur un pied d’égalitĂ© avec les Ă©chappĂ©es cristallines de Christopher Young pour Haunted Summer. Un emballage bien solide et un bouclier assez fort pour protĂ©ger les fondations d’un thriller fragile, et dont les ramifications dĂ©cevront peut-ĂŞtre les amateurs de suspens labyrinthique : ici, on est venu clairement pour l’enchantement, et non le mindfuck. Mais n’ayons pas peur de l’Ă©crire : Sister Sister est l’une des plus belles choses secrètes survenue dans les annĂ©es 80.

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