A l’origine, le Singapore Sling est un cocktail dilué dans l’eau à base de gin, de cherry et de jus de citron qu’il faut servir très frais et décorer avec une cerise confite et une rondelle de citron. Au cinéma, Singapore Sling est un film barge et extrême, entre film noir et Grand Guignol, qui prend la forme dudit cocktail pour créer un mélange sucré salé de perversion, de sexe et de sang. Esthétisant et exotique.

PAR PAIMON FOX

Amateur de chemins balisés et de précipités calibrés, passe ton chemin: Nikos Nikolaidis et sa petite troupe de comédien(ne)s n’ont visiblement pas pensé à toi mais plus à celui qui vit sa vie à travers les photos d’un Richard Kern. Résumons un peu l’écheveau cintré: lorsque le jour s’est couché pour éteindre le monde, un brave détective tombe chez deux femmes diaboliques, déclinaison de la petite famille de Massacre à la tronçonneuse portée sur la déviance, qui vont faire du mal au mâle en le confrontant à tout plein de jeux sadomaso (ligoté, violé, torturé). Idéal pour pimenter un rituel incestueux et lesbien où maman et fifille se font des papouilles sévères. Pas de chance pour notre homme donc, paumé dans le labyrinthe des passions souffreteuses, écrasé par la culpabilité avec un grand «cul», qui il y a deux ans est tombé amoureux du portrait d’une femme sur laquelle il enquêtait et qui, comme par hasard, s’appelait Laura. Suivez mon regard.

On va loin question subversion avec ce film d’environ deux heures qui risque à chaque instant de s’étouffer dans ses propres outrances. Ce qui le sauve, c’est qu’il témoigne de vraies qualités esthétiques, d’une détermination à enquiquiner le politiquement correct, d’une envie de repenser la représentation d’une sexualité (dé)complexée et (dé)culottée sans tabou. Déjà, indice du degré d’étrangeté: les acteurs ne parlent pas la même langue, ce qui explique le recours à la voix-off grecque, accentuant le fait que nous sommes devant une bonne vieille tragédie sadienne. Pour revenir au contenu, le réalisateur Nikos Nikolaidis a visiblement bien révisé son petit Preminger illustré puisqu’il reprend quasiment la même trame que celle de l’inimitable Laura sans Gene Tierney mais avec de la transgression et du cul (au bord de l’explicite) dans une esthétique noir et blanc fignolée (même trop, pour le propre bien du film). De l’illustration (esthétisante) à la narration (méandreuse), le film ne se contente pas de faire la peau au classique de Preminger mais pioche un peu partout (un peu de Polanski période Cul de sac, un peu d’Octave Mirbeau du Jardin des supplices, un peu de Ed Wood pour la dimension absurdo-fantastique à la frontière du nanar kitsch).

Entre filets pervers garnis, grandes bouffes écœurantes, odeur de pot-pourri pas pourri, amours nécrophiles, vomissures exponentielles, désirs uro-scatos et électrochocs expressionnistes, l’amateur de bizarrerie devrait s’y retrouver d’autant que le film, emmitouflé dans son décor bartoc, ne contient sur deux longues heures qu’un seul vrai retournement de situation où la victime change d’état en prenant conscience qu’il n’oubliera jamais le week-end qui suivit sa petite mort. Des pics graveleux viennent ranimer le spectateur lorsqu’il risque de tomber dans la torpeur, notamment une scène – marquante – où l’une des deux héroïnes tente d’avaler ce qui ressemble au fruit de la passion mais se trompe (on n’en dit pas plus). Dommage cependant qu’on ait souvent l’impression de reluquer un catalogue trivial de déviances agrémentées de dialogues incantatoires interminables assénés par des interprètes en roue libre, désincarnés.

Mais s’il a bien les yeux plus gros que le ventre (créer une longue introduction contenant tout le quota sulfureux avant de reposer paresseusement sur ses lauriers provocateurs) et souffre de dispersions dues à de sérieux problèmes de progression narrative, le film continue, bizarrement, en dépit de ses défauts, de stimuler le regard à défaut d’autre chose. Pour sûr, ça ne caresse pas dans le sens du poil, d’autant que plus Singapore Sling avance, moins cette friandise cinéphile qui a du grain (sur la pelloche et dans la tête) cherche à se faire d’amis. Ça ressemble par moments à un trip décadent pour happy fews qui se regarde filmer avec ses beaux cadres et oublie que cinéma vient précisément du grec «kinêma» (mouvement). C’est l’éternel problème du verre à moitié vide ou à moitié plein. Mais dans «happy few», il y a happy.

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