Première scène de ce film philippin halluciné et hallucinant: sur le sable, face à la mer, un homme dépèce un buffle sous les yeux ébahis d’enfants du coin. Le générique défile dans un rouge sang qui crée un saisissant contraste avec l’image ouatée. A la fin, une fillette qui appartient à la meute d’enfants découvre que du sang coule sur ses cuisses. Des images qui annoncent un film incorrect. La suite le confirme en emmenant celui qui accepte d’y plonger dans un délire de la meilleure espèce.

S’il n’est jamais pornographique, ce film stupéfiant n’en demeure pas moins à la lisière du X. On le présente souvent comme un équivalent des pinku japonais. Ce serait pourtant réduire la densité de cette rareté réalisée en 1985, pendant le déclin de l’empire dictatorial de Ferdinand Marcos, tout juste avant le putch. Les personnages principaux sont des femmes qui découvrent qu’il n’y a rien de plus formidable et d’épanouissant que de baiser et, veulent s’affranchir d’une oppression masculine.

Pour que le choc soit frontal, Elwood Perez situe l’action dans un village philippin où les mœurs sont étriquées. L’homme qui fait l’amour à plusieurs femmes est considéré comme un dieu; à l’inverse, la femme qui cherche la reconnaissance du désir passe pour une traînée. Mentalité machiste que le film veut à raison combattre en assimilant les deux héroïnes qui sont comme les deux doigts d’une main aux filles d’Eve (d’où le titre international Daughters of Eve). Histoire d’en finir. L’une (Maria Isabel Lopez, ancienne Miss Philippines), beauté intacte, regard de braise, physique sublime infréquenté, effrayée et en même temps titillée par le dépeceur de buffle. L’autre, moins farouche, se ramène au bled avec un bel américain. Dans ce bouge irréel, on trouve aussi une mère rigoriste qui bride ses ouailles de toute tentation physique, un fiston qui interrompt sa maman en plein coït parce que son papa lui manque, un jeune homme qui découvre ses premiers émois charnels en reluquant des femmes nues sous la douche via un petit trou.

Silip laisse couler le rouge sang que la beauté vierge prend pour la couleur de la mort. Le cinéaste suggère, quant à lui, que c’est peut-être la couleur de la vie. Par la seule force de sa mise en scène, il plonge profond dans les arcanes du désir; ce faisant, Elwood Perez interroge la réalité de la sexualité féminine en jouant sans cesse avec des alternances subtiles (brusques changements d’axes de caméra, plages contemplatives où le temps du récit semble dilaté). Comme dans tous les films érotiques qui pensent, le propos ici cherche à définir des rapports humains par une sexualité bestiale.

Au-delà d’un simple marivaudage (attirance pour le corps, fantasmes et échangisme), se profilent des fulgurances inattendues (une scène de sexe où deux personnages se donnent du plaisir à travers une femme humiliée attachée). Au-delà des questions soulevées (comment la différence dérange une communauté? Comment la beauté peut devenir méprisable?), sont traités le fondamentalisme religieux, l’exploitation du corps, la soumission passionnelle, l’amour aveugle, les ravages de la jalousie, la monstruosité humaine et le joug du patriarcat. Sans jamais tomber dans le kitsch graveleux, le film se contente de radiographier le désir qui consume du dedans et bouscule tout le monde autour. ET PUIS, outre ses qualités cinématographiques (de l’élégance dans la composition des cadres) et ses images chocs (des enfants tout sauf innocents qui zigouillent un homme avec une hache!), il y a cette dimension Shakespearienne nourrie de bouffonnerie, d’absurde, de naïf, de symbolisme, de tragédie, de cruauté qui justifie la durée d’une telle épreuve (plus de deux heures de bobine). Il suffit d’être réfractaire à l’un de ces éléments pour rejeter en bloc l’ensemble. Mais bon sang, quel film! Extrême et fabuleux. N’ayant jamais peur du chaos.

Réalisé par Elwood Perez. Produit par Wilson Tieng. Scénario: Ricardo Lee. Avec: Ma. Isabel Lopez, Sarsi Emmanuelle. Musique: Lutgardo Labad. Photo: Johnny Araojo. Montage: Edgardo Vinarao. Distribution: Mondo Macabro pour la sortie DVD. Date de sortie: 1985. 2h05. Philippines.

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