A l’heure où John Waters a définitivement pris sa retraite, SHOWRY, une youtubeuse coréenne, féministe dans l’âme, a décidé de reprendre le flambeau du bon mauvais goût. La vraie surprise, c’est que ses vidéos, tournées dans sa maison avec des moyens dérisoires et désormais cultes sur les réseaux sociaux, contiennent du cinéma. Du cinéma chaos.

Comment ça, vous ne connaissez pas Showry? Presque deux millions de fans sur Facebook, plus de 100000 abonnés sur YouTube. Et encore, nous ne sommes qu’au début du phénomène Showry (aka Syori), cette youtubeuse coréenne qui prend son pied en s’enduisant le corps de chocolat façon Carole Laure dans Sweet Movie (Dusan Makavejev, 1974) et en gavant sa bouche de ketchup ou, récemment, de bananes. Parmi ses nombreux exploits visibles dans ses vidéos postées, elle a roulé une pelle à une tête de cochon, léché la bouche d’un poisson mort, râpé des carottes avec ses dents, cuisiné une omelette avec un poulet, mis des glaçons dans son décolleté en écoutant La Reine des neiges, cassé les œufs avec ses dents…

A chaque fois, Showry choisit un thème (la fée clochette, les Oscars, les melons, les Teletubbies, peu importe) et ce qui est irrésistible et beau, c’est la manière géniale dont elle va le décliner avec une posture de potiche dégénérée dansant maladroitement, contenant difficilement ses boobs et poussant des petits cris orgasmiques. Sur la durée, elle furète aussi bien vers le fantasme fétichiste que vers le malaise glapissant. Et quand elle ne cite pas un film ou un phénomène, elle joue la desperate housewife qui ravagée par l’ennui de sa fonction domestique bascule dans une folie névrotique, quelque chose comme du Jeanne Dielman 2.0. L’avantage, c’est que l’on sait jamais jusqu’où elle est capable d’aller et que, forcément, portée par la gloire, elle va à chaque fois repousser les limites du chaos. En ces temps apocalyptiques de politiquement correct, Showry nous sauve de tout.

Depuis la Makavejevienne Showry, finis les matins calmes en Corée du Sud.
N’espérez pas voir en elle une espèce d’icône ou un phénomène exotique un-tube-et-puis-s’en-va comme son compatriote Psy ou, encore, Ocarina au début des années 90 (si vous souffrez d’amnésie collective, un petit tour sur YouTube ravivera votre mémoire honteuse). Pour mesurer la notoriété bien installée de Showry, il suffit de garder dans un coin de sa tête que sa vidéo culte où elle se prend pour une sirène vivant dans un frigo et jouant avec poissons et crustacés a été vue plus de 26 millions de fois. On répète: 26-millions-de-fois. Symptôme de l’idiocratie? Pas franchement ou plutôt pas seulement.

Aussi, celui qui, le regard mi-dédaigneux mi-lubrique, regarde les vidéos de Showry peut se dire qu’il a affaire à une ravissante idiote et il est parfaitement libre de continuer à le penser en s’abonnant pavloviennement à sa chaîne YouTube sous prétexte que Cyril Hanouna était hi-la-re en les diffusant dans Touche pas à mon posteJe lui mettrai bien une cartouche à cette petite» ajouta avec une infinie délicatesse le chroniqueur beauf grisonnant dont on est fatigué de chercher le nom). Or, c’est un malentendu de regard: cette e-comédienne joue sciemment ce rôle pour le questionner, ce regard. Les misogynes, les stalkers, les haters et les malintentionnés auront beau s’acharner contre elle, son intelligence les vaincra. Tout simplement parce qu’elle maîtrise totalement ses vidéos, comme une vraie metteuse en scène, se moquant du food porn comme des feedees. Surtout, elle maintient l’attention de celui qui la regarde gesticuler telle une nymphe, en prenant le soin de ne rien laisser dépasser. Il y a incontestablement du cinéma là-dedans, rejoignant cette idée que parfois bien des vidéos amateurs contiennent plus de cinéma que les gros navets manufacturés par Susanne Bier et Jean-Marc Vallée.

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