Variation sexuée du Ève de Joseph L. Mankiewicz, Showgirls de Paul Verhoeven demeure ce film maudit, taxé de nanar à sa sortie et désormais estampillé culte. Vingt ans après, cette peinture au vitriol du rêve américain incite à la réévaluation.

PAR ROMAIN LE VERN & JEREMIE MARCHETTI

Rapportant seulement 38 millions de dollars dans le monde pour un budget de 45 millions, Showgirls demeure un échec cuisant. Ce film, très vite vilipendé  par la presse américaine, a longtemps trainé, à tort, une réputation de nanar purulent, assimilé à un simple défilé de nymphettes pour puceaux et pervers lubriques. Pire du pire : aux Razzies Awards, Showgirls a reçu les trophées du pire film et de la pire réalisation – fait rare : Paul Verhoeven a été les chercher en mains propres. En tout, onze autres Razzies, dont ceux du pire scénario, du pire acteur (Kyle MacLachlan), de la pire actrice (Elizabeth Berkley) et même de la pire bande originale.

L’histoire est pourtant bien cool, celle d’une ascension fulgurante, comme le cinéma Hollywoodien en raconte depuis Une étoile est née (George Cukor, 1954) et comme Paul Verhoeven l’a déjà racontée des années plus tôt dans un film très Zola de sa période néerlandaise, Katie Tippel (1975). Sans famille, sans amis et sans argent, Nomi Malone débarque à Las Vegas pour réaliser son rêve : devenir danseuse. A peine arrivée, elle se fait voler sa valise par l’homme qui l’a prise en stop. Perdue dans la ville, Nomi doit son salut à Molly Abrams, costumière au «Cheetah», un cabaret réputé de la ville. Molly lui trouve un job de stripteaseuse dans une boîte où elle fait elle-même quelques extras. Cristal Connors, la vedette du «Cheetah», très attirée par Nomi, la fait engager dans son show où elle gravit rapidement les échelons. Dans les coulisses impitoyables de Vegas, Nomi devient très vite une rivale gênante.

Hollande, années 70 : Paul Verhoeven, dit le Hollandais Violent, dit Paulo, enchaîne les succès sans être bien vu pour autant. Les gardiens de la morale lui ouvrent gentiment la porte de sortie: trop cul, trop violent, trop hargneux, trop jusqu’au-boutiste, trop trop. Après un bisou bunuelien adressé à l’intelligentsia avec Le quatrième homme pour faire passer la pilule, Paulo fait le pont avec Flesh & Blood et part en croisade aux États-Unis. Quelques années plus tard avec Basic Instinct, rebelote : le scandale et la gêne que Verhoeven suscite à Hollywood sont proportionnelles aux succès qu’il provoque. Et puis ah que voilà Showgirls, le film monstre, le film pute, le film paillettes. Telle Nomi balançant ses frites sur la table, tout le monde a dû se dire que c’était le film de trop.

Basé sur un script de Joe Esztehas (encore en mode «sexy movie = money money») faisant culbuter le Eve de Mankiewicz à un carré rose du Dimanche soir, Showgirls a laissé derrière lui un parfum d’échec devenu légendaire. Mais le temps ne détruit pas tout au cinéma, bien au contraire. Tout comme Starship Troopers qui a vécu le même sort car croqué au premier degré, Showgirls est bien une vitrine d’exposition vulguos de l’Amérique comme on pouvait en attendre de Paulo: et personne n’a voulu se voir dans l’affreux reflet. Entre les fans de Verhoeven et le public LGBT – qui en fera un classique camp instantané – le film retrouvera enfin sa place. Même Jacques Rivette adorait. Et ça c’est chaos.

Plantureuse, combative, et très distinguée, Nomi Malone tente sa chance à Las Vegas, dixit le monde des merveilles pour elle, dixit une grande poubelle scintillante pour Paulo. Avec une mise en scène éclatante, Showgirls lèche de sa langue avide les tripots moites, les façades qui ne s’éteignent jamais, les shows en plastique bulle et les palmiers néons. À Vegas, on se bénit au champagne, on passe sous la table, on se pousse dans l’escalier, on se crêpe le chignon. Nomi apprend vite à savoir ce qu’on doit faire, quitte à porter du Versace (même si elle ne sait même pas comment ça se prononce). Un peu comme sa petite sœur Katie Tippel, un autre film de Verhoeven un peu oublié, où une pauvresse grimpait l’échelle sociale par dessous la robe. Pas vraiment satisfait de ce film de commande, on soupçonne Verhoeven d’en avoir fait un remake à peine déguisé avec Showgirls

Sauvée par le gong mais pas par Paulo, Elizabeth Berkley ose le nu intégral et les chorégraphies improbables, idiote pas idiote, mais vraie femme forte, vraie femme verhoevienne : sa carrière ne s’en relèvera alors jamais. Et le tout face à Gina Gershon, tapant un 20 sur 10 au bitchomètre en rivale ambiguë, préparant son terrain d’icône lesbienne avant son mémorable rôle de butch dans Bound.

Clinquant jusqu’à la nausée (comme Vegas: logique donc), hilarant et obscène, dopé à l’énergie et traversé par une sexualité agressive se vautrant en plein porno chic (quitte à déraper littéralement dans le rape and revenge), Showgirls est resté ce qu’il était: une poupée Barbie avec une bombe dans le string, un show derrière le show à la fois méchant et revigorant. “Pour être totalement franc, j’ai toujours voulu quitter les États-Unis après L’homme sans ombre pour me changer les idées car la situation devenait intenable”, nous avouait-il il y a dix ans, au moment de la sortie de Black Book. “Quand on revoit le film aujourd’hui, on a plus l’impression de voir un film de studio que de voir un de mes films (…) De toute façon, je me suis rendu compte, et Black Book l’a confirmé, que j’avais plus d’aisance à travailler en Europe où mon travail est mieux compris qu’aux États-Unis. J’ai quand même vu Starship Troopers se faire traiter de film de propagande. Que voulez-vous répondre à ça? (…) Bien entendu, les conditions de tournage ne sont pas les mêmes : tout ce qu’Hollywood recherche, c’est l’argent et ils ne privilégient pas le talent.”

En Europe, c’est la situation inverse : on n’a pas d’argent mais beaucoup plus de talent“, observait le cinéaste néerlandais. “Sur ma carrière américaine, tout ce que je peux dire, c’est que les producteurs m’ont laissé faire ce que je voulais. En revanche, la censure s’est acharnée sur moi. Ce sont moins mes collaborateurs qu’il faut damner que les comités de censure. Je n’ai jamais eu de problème pour tourner les plans les plus audacieux dans Basic Instinct, Showgirls ou Starship Troopers. L’accueil critique et la censure ont, eux, été moins tendres avec moi.”

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