Un journaliste ambitieux qui souhaite gagner le Prix Pulitzer, projette de s’immerger dans un asile psychiatrique pour dĂ©masquer l’auteur d’un meurtre qui s’y est dĂ©roulĂ©. Une descente aux enfers en noir et blanc.

PAR PAIMON FOX

A une Ă©poque, Fritz Lang devait tourner un film sur les asiles amĂ©ricains avant d’oublier l’idĂ©e, refusant de croire Samuel Fuller qui lui racontait en dĂ©tail ce qui s’y passait rĂ©ellement. Pour le convaincre de sa bonne foi, Fuller a mĂŞme Ă©tĂ© obligĂ© de lui montrer des photos horrifiantes. C’est par rĂ©volte qu’il a rĂ©alisĂ© ce Shock Corridor. Impossible, en dĂ©couvrant par exemple les premières images de Shutter Island, de ne pas penser Ă  ce classique que Scorsese revendique lui-mĂŞme comme une source d’inspiration et qu’il qualifie d’allĂ©gorie barbare dans laquelle «l’AmĂ©rique est devenue un asile d’aliĂ©nĂ©s». En ce qui concerne l’histoire, c’est quasiment la mĂŞme. Il suffit juste de remplacer le flic torturĂ© (Leonardo Di Caprio) par un journaliste ambitieux, avide de remporter le Prix Pulitzer (Peter Breck). Pour cela, ce dernier projette de s’immerger dans un asile psychiatrique afin de dĂ©masquer l’auteur d’un meurtre. PrĂ©parĂ© par un psychiatre, un ancien spĂ©cialiste de la guerre psychologique, il se fait arrĂŞter puis interner tout en continuant Ă  simuler des troubles mentaux. Si l’enquĂŞte avance, le traitement aux Ă©lectrochocs, la simulation de la maladie et l’environnement dans lequel il Ă©volue provoquent un Ă©tat de confusion mentale dont il ne se remettra pas.

Shock Corridor simule les conventions du genre Hollywoodien (le thriller psychologique, le film noir) avec un faux classicisme avant de bifurquer vers des zones inattendues et dĂ©rangeantes pour l’Ă©poque. La frivolitĂ© apparente du style permet de rĂ©vĂ©ler le vrai visage des Etats-Unis entre la guerre froide, la bombe atomique et le Ku Klux Klan : la chasse aux sorcières, la violence, la vĂ©nalitĂ©, le racisme, l’injustice sociale, le cynisme, l’arrivisme. Cette densitĂ© Ă©tant condensĂ©e dans un dĂ©cor unique. Scorsese fait exactement la mĂŞme chose dans Shutter Island, avec des faux raccords, des transparences, du mauvais goĂ»t, du Grand Guignol. Dans l’un comme dans l’autre, les personnages principaux sont les produits dĂ©rangĂ©s de leur environnement : sont-ils fous ? Sont-ils coupables ? Sont-ils victimes d’un lavage de cerveau ou d’une thĂ©orie du complot ? Fuller qui a eu une expĂ©rience de journaliste en criminologie avant de devenir cinĂ©aste connaĂ®t tous les rouages de la manipulation et le rappelle avec ironie. S’il maĂ®trise l’art du storytelling avec une capacitĂ© toujours aussi sĂ©duisante Ă  faire croire en l’incroyable, il expĂ©rimente Ă©galement une forme d’expression visuelle baroque pour traduire la dĂ©rive mentale avec autant d’abstraction que de symbolisme.

Ça explique l’intrusion de plans en couleur pendant les sĂ©quences d’hallucination – coupĂ©es d’ailleurs sur certaines copies – qui ont beaucoup inspirĂ© Coppola, Godard et, encore une fois, Scorsese. On y voit des chutes d’eau, des images de jungle, en CinĂ©mascope non dĂ©sanamorphosĂ©, empruntĂ©es Ă  Tigrero, un film inachevĂ© de Fuller tournĂ© au BrĂ©sil en 1954. Shock Corridor doit Ă©galement beaucoup au chef-opĂ©rateur Stanley Cortez (La nuit du chasseur) – qui orchestre des surimpressions expressionnistes et des jeux de lumière contrastĂ©s. Selon l’anecdote, la conclusion apocalyptique nĂ©cessitait la destruction des dĂ©cors. Pour Fuller, c’Ă©tait en rĂ©alitĂ© une façon de s’assurer qu’on ne lui ferait pas retourner quelques scènes pour le censurer. On ne peut donc pas s’empĂŞcher d’y voir une implication personnelle – le combat du journaliste pour ne pas sombrer Ă  mettre en analogie avec la soif d’indĂ©pendance de Fuller Ă  Hollywood.

TournĂ© dans l’urgence, en seulement une dizaine de jours, Shock Corridor annonce, des annĂ©es avant, Vol au-dessus d’un nid de coucou, L’Ă©chelle de Jacob et Shutter Island, trois films Ă©prouvants sur l’aliĂ©nation, les traitements inhumains, les mĂ©thodes douteuses et la violence comme rĂ©ponse Ă  la folie.

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