Alors qu’on était en droit de se plaindre de l’absence d’un vrai catalogue de films de genre chez nos omniprésents géants du streaming (Netflix et consorts), Shadowz, plateforme SVOD 100% française, est venue nous sortir de la torpeur il y a maintenant un an, soit quelques jours avant le début du premier confinement. Ozploitation, slashers et pépites oubliées allaient bientôt être enrichis de productions inédites, afin de nous accompagner au mieux pendant une année 2020 particulièrement maussade. Le malheur des unes (les salles de cinéma) faisant le bonheur des autres (les plateformes de SVOD), Shadowz rempile en ce mois de mars 2021 pour une seconde année avec un programme plus riche en films cultes et en exclusivités, signe d’un premier exercice bouclé au-dessus des attentes fixées par ses créateurs. La rencontre entre Chaos et Shadowz était une évidence, tant nous partageons un amour commun pour le cinéma de genre. Nous nous sommes donc entretenus avec le créateur de la plateforme, Christophe Minelle, et son chargé de projet marketing, Aurélien Zimmermann. L’occasion de parler de l’état du cinéma en 2021, de la position de Shadowz dans le paysage cinématographique français, de ses projets pour l’avenir, et bien sûr de films chaos. Rencontre avec deux amoureux transis d’horreur, dans l’ombre.

Avant de commencer cet entretien, j’aurais souhaité revenir sur l’année 2020. Considérée sur les réseaux sociaux comme l’une des pires années de l’histoire, elle restera comme un mauvais souvenir pour la plupart des gens en raison du contexte pandémique. Elle doit toutefois avoir une saveur différente pour vous, car il s’agit également de la première année d’existence de Shadowz. Quel bilan pouvez-vous faire de 2020, à la fois personnel, professionnel, et cinéphilique?
Christophe Minelle: Effectivement, le ressenti est paradoxal. On peut objectivement considérer 2020 comme une année merdique, mais d’un point de vue personnel, ce fut une année exceptionnelle. Ma fille est née 4 jours après l’annonce du confinement et huit jours après le lancement de Shadowz. Le lancement de Shadowz fut la concrétisation d’un énorme projet sur lequel on travaillait depuis 2019. Le fait que les dates du lancement de la plateforme et de la mise en place du confinement coïncident à quelques jours près s’est révélé une chance indéniable pour nous. On ne peut pas parler de lancement en fanfare non plus, mais il a été au-dessus de nos attentes. Nous ne sommes pas les seuls à avoir “profité” du contexte pandémique, toute la SVOD a connu un essor en 2020. En matière de cinéphilie, j’ai malheureusement vu peu de films. 2020 restera certainement parmi l’une des années les plus pauvres de l’histoire du cinéma.
Aurélien Zimmermann: 2020 fut effectivement une année paradoxale pour tous les acteurs de la SVOD. De mon côté, j’ai rejoint le projet Shadowz en janvier 2020. On a connu un démarrage en trombe, car la plupart des gens devaient rester chez eux sans avoir de quoi les divertir. D’une part, 2020 fut une année très longue, notamment à cause des différents confinements, mais de l’autre, elle est passée très vite car Shadowz nous a demandé beaucoup de temps et d’énergie. En tant que cinéphile, j’ai eu la chance de voir de nombreux films dans le cadre de la programmation sur la plateforme. Il y en a d’ailleurs certains que j’ai dû rattraper en raison de mon travail. Je suis chargé de la communication sur les réseaux sociaux, de la rédaction de la page d’accueil et des newsletters. Il était donc important que je regarde les films du catalogue, dont j’avais déjà vu une bonne partie. De plus, avec la mise en place des “Shadowz Exclus”, il y avait également de nombreux inédits à découvrir parmi les catalogues d’ayants-droits. Ce travail de veille demande beaucoup de temps, car on ne peut pas forcément le faire dans les heures de bureau. 2020 a été étrangement une année bourrée de films et de nouveautés pour moi, ce qui a “compensé” en partie le manque de la salle. En partie seulement, car je suis un habitué de la salle de cinéma et j’ai quand même ressenti un manque à ce niveau-là.

Rentrons dans le vif du sujet. Pouvez-vous nous décrire vos postes respectifs et nous décrire davantage le projet Shadowz?
Christophe Minelle: Je m’occupe du marketing chez VOD Factory depuis 2018, la même année où l’entreprise a complètement revu sa stratégie. J’avais l’idée de Shadowz depuis un certain nombre d’années, notamment en raison de mes anciens emplois dans lesquels j’avais pu participer à la distribution de films de genre. J’avais remarqué que certaines productions restaient cachées dans les bas-fonds des plateformes de streaming, tandis que les plateformes elles-mêmes ne répondaient pas aux attentes des passionnés de films de genre. Shadowz est un projet qui a mis du temps à murir, mais il correspondait parfaitement au désir de renouveau de VOD Factory. On a finalement lancé un crowdfunding qui a été fructueux et qui a complètement dépassé nos attentes. Il y a toujours des risques lorsqu’une plateforme de SVOD est lancée, ce qui demande notamment des investissements avec des retours qui parfois n’interviennent que sur le long terme. On est fier d’avoir pris autant de risque, même si, évidemment, Shadowz n’est pas encore rentable à l’heure actuelle. Toutefois, la dynamique actuelle laisse penser que la plateforme le deviendra plus tôt que prévu.
Aurélien Zimmermann: De mon côté, je suis arrivé en janvier 2020 chez VOD Factory, spécifiquement pour Shadowz. VOD Factory est une société qui crée des plateformes VOD/SVOD pour des clients extérieurs. Or, Shadowz est la première plateforme totalement indépendante et interne de l’entreprise, qui n’est pas issue d’une commande d’un client. J’ai découvert Shadowz sur Facebook, par l’intermédiaire de la campagne de crowdfunding. J’y ai tout de suite manifesté de l’intérêt en tant qu’amoureux du film de genre. Tous les fans d’horreur connaissent Shudder, qui est une plateforme dans l’esprit de Shadowz, mais uniquement réservée aux pays anglophones. Il y avait donc un vrai manque à combler en France. A l’époque, je venais de terminer un stage de 6 mois chez Mad Movies et j’ai pris contact spontanément avec VOD Factory qui m’ont finalement fait confiance et m’ont permis d’intégrer l’équipe. L’intitulé officiel de mon poste est “chargé de projet marketing”. Je suis chargé de toute la communication sur les réseaux sociaux, de faire vivre le catalogue, et pas seulement les nouvelles sorties. Je fais également du service client en répondant directement aux questions et demandes des gens, et je gère une partie des partenariats, ainsi que la rédaction des newsletters. Enfin, je participe aux acquisitions des courts-métrages, principalement, et un petit peu à l’acquisition des longs-métrages avec Christophe.

Vous êtes tous les deux des amoureux de films de genre. Je m’étais posé la question en voyant arriver Shadowz dans le paysage de la SVOD, me demandant s’il s’agissait d’un projet de passionnés ou bien une opportunité commerciale profitant du manque de considération des plateformes généralistes pour le cinéma de genre.
Christophe Minelle: C’est complètement un projet de passionnés qui a, par chance, rencontré le pragmatisme des décisionnaires de VOD Factory. On a effectivement profité de l’état du marché de la SVOD en France. Si le cinéma de genre n’intéressait nullement le public français, je ne pense pas qu’ils auraient donné leur accord pour lancer Shadowz. Plus globalement, on n’est pas tous fans du cinéma de genre chez VOD Factory. Ce n’est pas forcément le cas des équipes techniques ou graphiques. Il y a également un facteur chance à prendre en compte, que ce soit dès la phase de conception, ou avec le lancement de la plateforme quelques jours avant le premier confinement.
Aurélien Zimmermann: Clairement, Shadowz a été faite pour fournir aux cinéphiles fans de cinéma de genre ce que les plateformes généralistes n’offrent pas. Elles ont certes quelques bons films, mais elles ne font pas un véritable travail de fond, notamment pour les films datant d’avant les années 2000, ou pour certains classiques.
Christophe Minelle: Sans aller forcément dans la cinéphilie pointue ou bis, notre démarche a été validée après avoir cartographié le contenu des plateformes généralistes. Je me souviens qu’à l’époque de la conception de Shadowz, Netflix ne proposait que 12 films pré-années 2000. Certes, depuis quelques temps, Netflix effectue enfin un travail de cinéphilie en hébergeant des œuvres de patrimoine, mais elles restent quand même marginales et marginalisées dans leur catalogue. C’est clairement une opération de communication, et leurs efforts ne concernent nullement le cinéma de genre. De notre côté, on est ravi de donner accès à ces productions. On ne propose que des films que l’on aime. Une partie du public de Shadowz est d’ailleurs parfois déçu de ne pas voir davantage de films récents arriver sur la plateforme, ou bien parce qu’on ne propose parfois pas de VF pour nos films. On s’est souvent demandé s’il ne fallait pas mettre davantage de productions grand public, mais on a finalement choisi de diffuser avant tout les films qui nous ont fait aimer le cinéma. Ce sont principalement des œuvres des années 70 ou 80.

La France a une grande appétence pour le cinéma de genre. Cette cinéphilie se retrouve dans de nombreux festivals centrés sur l’horreur et le fantastique tels que Gerardmer ou L’Etrange Festival. Certains éditeurs vidéo se sont également spécialisés dans la ressortie de films de genre cultes ou oubliés. Je pense au Chat qui fume, Artus ou ESC. Diriez-vous que Shadowz, nouvel arrivant dans le paysage cinématographique, est en symbiose avec cette tradition de la cinéphilie française vis à vis du cinéma de genre?
Aurélien Zimmermann: Tout à fait, et d’ailleurs on n’a jamais cherché à rentrer en conflit avec les éditeurs vidéo. Certes, on est une plateforme SVOD, mais on ne souhaite pas du tout la mort du format physique. Personnellement, j’achète énormément de films en DVD ou en Blu-ray, et je suis également un amateur des ressorties du Chat qui fume. Les éditeurs vidéo sont vraiment essentiels, notamment parce qu’ils mettent la lumière sur des films oubliés, en leur offrant de belles rééditions. Je pense que dans l’avenir, Shadowz proposera plus de vieux films. Quant à savoir si la plateforme se lancera aussi dans la restauration de films, je ne peux pas encore le dire… Toutefois, on a définitivement envie de redorer le blason de films mésestimés ou oubliés. Dans cette optique, on a d’ailleurs mis à disposition un documentaire de 4h30, In Search of Darkness, centré sur le cinéma d’horreur des années 80. Cet ajout a bénéficié d’une très bonne réception de la part du public de Shadowz. Je pense que le film a plu aux cinéphiles pointus qui ont pu se retrouver dans ce documentaire. Pour ceux qui sont passés à côté de In Search of Darkness, ce n’est pas grave, ils seront comblés avec notre prochaine exclusivité, un long-métrage de fiction de 2018 (What Keeps You Alive, disponible depuis le 26 février). Shadowz doit jongler entre ces deux versants, à la fois proposer de plus en plus d’exclusivités, et de l’autre côté, continuer à diffuser de vieux films ou des documentaires qui leurs sont consacrés. Je ne fais pas partie des cinéphiles qui pensent que le cinéma de genre “c’était mieux avant”. Il y a un tas de bons films qui sont réalisés de nos jours, même si malheureusement certains ont du mal à sortir, ou bien à être visible.
Christophe Minelle: On est d’autant plus en symbiose avec les autres acteurs de la cinéphilie du cinéma de genre en France, que l’on travaille directement avec certains éditeurs vidéo. En effet, ils sont pour la plupart détenteurs des droits des films, et les rendre accessible aux plateformes VOD ou SVOD fait également partie de leur économie, afin de rentabiliser leurs achats de droits. Il est très important pour les éditeurs qu’il y ait des débouchés via la VOD ou la SVOD. Shadowz est un tout petit acteur du milieu, et on n’a nullement vocation à manger Netflix. On est néanmoins dans une approche totalement opposée. Netflix n’aime pas la salle de cinéma, c’est évident. Leur objectif est de créer un nouveau modèle de consommation de film qui deviendrait dominant. De notre côté, on n’a pas du tout envie de mettre fin à quoi que ce soit. D’ailleurs, on souhaite proposer prochainement nos “Shadowz exclus” en DVD et en Blu-ray, en partenariat avec un éditeur vidéo. On est heureux de faire vivre autrement nos exclusivités et de leur offrir une sortie physique, afin de notamment permettre aux gens de les “garder”. Certaines personnes sont en effet réticentes à la SVOD parce que les films ne sont pas voués à rester éternellement sur les plateformes. Ils ne sont que de passage. Acheter les films en physique est une alternative, bien que les constructeurs fabriquent de moins en moins de lecteurs. On se sent complémentaire avec les autres acteurs du secteur, et ceux-ci se mettent également à la VOD. On n’est pas non plus en concurrence avec les plateformes de SVOD plus petites que Netflix ou Prime Video comme Filmo Tv ou Univers Ciné. Shadowz fait dans le contenu de niche et s’adresse à un type d’amateur de cinéma. On pense qu’il y a de la place pour tout le monde, d’autant plus qu’il y a une éducation grandissante du public vis à vis de la VOD et de la SVOD depuis un an et le contexte pandémique. C’est le grand mérite de Netflix qui a eu un effet pédagogique chez les gens, bien que la SVOD existe déjà depuis un certain temps. Tout le monde a compris le principe, et ils savent désormais qu’il y a d’autres plateformes en dehors de Netflix.

Shadowz est d’autant plus intéressant pour les éditeurs vidéo spécialisés dans le cinéma de genre qu’un service comme Netflix n’ira jamais chercher leurs films…
Christophe Minelle: Tout à fait, Netflix se fiche totalement de ces films-là. En 2021, le catalogue de Shadowz va s’enrichir en œuvre des années 80, notamment des films mythiques du genre. La programmation de la première année de Shadowz était modeste, étant donné nos moyens et notre réputation auprès des ayants droits. En mars, on fête notre premier anniversaire, et certains films vont disparaître de la plateforme. Mais, pour la seconde année, on a pu toucher de nouveaux ayants droits et on va augmenter notre volume d’exclusivités. Il y aura notamment des films complètement inédits, qui viennent à peine d’être produits. On a pu signer des accords avec des boîtes de distribution américaines. Je pense que les exclusivités qui vont arriver sur la plateforme ne feraient vraiment pas honte dans une salle de cinéma. On aimerait d’ailleurs avoir la possibilité de présenter de façon ponctuelle ces films en salles, à travers des évènements, lorsque les cinémas pourront rouvrir.
Aurélien Zimmermann: Pour les exclusivités, on s’attache vraiment à proposer des films qu’on aime, même si parfois on n’est pas tous conquis au sein de l’équipe. Si au moins une ou deux personnes a aimé un film, on discute et on réfléchit afin de déterminer si le sortir sur la plateforme est une bonne idée. Dans tous les films inédits qui n’ont pas la chance de sortir en salles, il y a malheureusement un gros contingent de productions de mauvaise qualité. On pourrait certes proposer ces films qui ne nous coûteraient pas cher et attireraient davantage de public en créant de belles affiches et de bons teasers. Mais on préfère en diffuser moins, en privilégiant d’abord la qualité. On est guidé par l’envie de proposer des exclusivités qu’on aurait aimé découvrir en salles. Même en période normale, ces œuvres auraient des difficultés à être distribuées ici, et on est fier de pouvoir les rendre visibles en France.

Concernant les “Shadowz exclus”, pouvez-vous me décrire comment se déroule leur sélection? Quelles sont les raisons qui vous motivent? Et avec le succès grandissant de Shadowz, devez-vous toujours aller chercher ces films, ou bien certains ayants-droits se manifestent directement à vous?
Christophe Minelle: Les deux cas de figure existent, mais on va généralement chercher les exclusivités. Notre renommée n’atteint malheureusement pas encore les Etats-Unis, déjà qu’elle ne va pas très loin en France. Je blague, car certains distributeurs sont venus vers nous après la diffusion de nos premières exclusivités. Des rencontres ont également eu lieu en festival, notamment un distributeur qu’Aurélien a eu l’occasion de rencontrer à Gerardmer. En général, les ayants droits qui se manifestent auprès de Shadowz sont français, et cela concerne surtout des courts-métrages. L’écosystème du cinéma français fait que les distributeurs sont très souvent identifiés, ils ont une vingtaine de films, et ce sont les plateformes SVOD qui font le premier pas. De plus, il est quasiment impossible d’avoir une exclusivité française. On n’en a eu qu’une seule (Night Shot de Hugo König), et ce fut le fruit d’un heureux hasard. En France, quand un film a l’opportunité d’être monté, il a normalement eu l’appui du CNC, d’une région et d’une chaine de télévision. Du coup, le film est préempté par cette chaine, et il ne sera disponible en SVOD que trois ans après. Le film ne sera donc pas inédit. Je ne cherche pas du tout à critiquer le modèle de production français, qui est génial, et qui permet à de nombreux films fragiles de voir le jour, mais il ne nous permet pas de présenter des exclusivités françaises. A l’inverse, pour les producteurs indépendants américains, le public français n’est pas nécessairement une priorité, et certains films n’ont pas la chance de sortir dans notre territoire, ce qui permet à Shadowz de négocier avec eux. On passe beaucoup de temps à demander aux distributeurs leurs line up, et à regarder des screeners. Je dois avouer que parfois, il est difficile de regarder les films jusqu’au bout. Une fois qu’on a vu un film qui nous a plu, on en discute ensemble, au sein de l’équipe, afin que les autres le voient et décident d’un commun accord d’en faire l’acquisition.

La sélection des exclusivités se fait donc uniquement en fonction de critères qualitatifs.
Christophe Minelle: Je mentirais si je disais que c’était toujours vrai. Je n’ai pas vraiment d’exemples, mais lorsqu’on a lancé les “Shadowz exclus”, on a cherché à diversifier le type de films à présenter. Dans un premier temps, on a proposé un film type “creepypasta”, puis un hommage aux films noir et ensuite un film de science-fiction. On souhaitait que chaque film soit différent du précédent. Aujourd’hui, on n’a plus l’impression de devoir diversifier, d’autant qu’on va passer à deux exclusivités par mois. Désormais, le vrai objectif est de savoir si on trouvera suffisamment de bons films à diffuser sur Shadowz, qui rentrent dans notre budget. On a heureusement un peu d’avance sur le planning, et les films que l’on va proposer sont vraiment de haute qualité. Il y a notamment un film qu’on a pu acquérir très tôt car on connaissait les ayants droits, et qui maintenant commence à être programmé dans des festivals. C’est hyper gratifiant parce que ces festivals français, belges ou suisses dialoguent directement avec nous afin de projeter le film. On se retrouve dans une position inverse d’il y a un an où on assistait aux festivals pour sélectionner des films pour enrichir notre catalogue. En 2021, on a donc de nombreuses pépites à proposer au public, et, avec le fait d’en sortir deux par mois, on va s’autoriser à présenter des films qui ne plairont pas à la majorité. On va chercher à défendre des propositions de cinéma différentes et clivantes, qui ne seront définitivement pas mainstream.
Aurélien Zimmermann: Les “Shadowz exclus” sont gratifiantes pour nous, car elles nous donnent l’impression de faire vivre le cinéma de genre en France. On donne l’occasion à des films privés de sortie en salles d’être découverts par les fans du cinéma d’horreur, mais également par tout type de cinéphile. On est vraiment ravi que Shadowz puisse offrir une fenêtre à ces œuvres, et leur donner la chance d’être montré en festival. C’est le but premier de Shadowz.

A Chaos, on est heureux de voir What Keeps You Alive sortir en France par votre biais. Certains d’entre nous ont découvert le film au PIFFF de 2018, et il avait fait forte impression au sein de la rédaction. On s’attendait à le voir acheté par un distributeur et sortir en salles dans la foulée, mais finalement, il n’a même pas eu le droit à une sortie DVD ou VOD. Le deuxième film de Jennifer Kent, réalisatrice de la sensation Mr. Babadook, The Nightingale est en train de subir doucement le même sort… [Injustice depuis réparée, le film est annoncé au 9 mars sur OCS NDR]
Christophe Minelle: On a essayé d’acquérir The Nightingale, mais malheureusement il était déjà pris et je sais qu’il va enfin sortir prochainement [sur OCS le 9 mars, donc]. En tout cas, on est vraiment heureux de pouvoir proposer des films comme What Keeps You Alive. D’ailleurs, pour ce dernier film, on s’est un temps posé la question s’il fallait le diffuser sur Shadowz, car il date quand même de 2018, et de notre côté on a surtout envie d’offrir à nos abonnés de réelles nouveautés. Le film étant super, on n’a pas réfléchi trop longtemps avant d’en faire une exclusivité, mais on va vite faire le tour des pépites oubliées des festivals des trois dernières années. On compte toutes les rafler. Ensuite, le challenge sera d’aller chercher des films qui n’ont pas été montrés du tout. On vient en outre d’acquérir deux productions qui sortaient à peine de montage. Avec ce genre de “coups”, on a l’impression de faire un tout petit peu partie de l’aventure du film.
Aurélien Zimmermann: C’est vrai qu’on accompagne davantage les “Shadowz exclus” que les films du catalogue. Pour ces films, on essaie de contacter le réalisateur ou la réalisatrice afin de les interviewer et de proposer du contenu bonus. Ce fut notamment le cas avec Harpoon et Depraved. On a également pu faire une grosse interview d’une réalisatrice et une scénariste d’une de nos exclusivités qui sort en mars. Comme on est souvent les premiers à parler des films en France, en dehors de quelques critiques, on est content de pouvoir le faire et de faire intervenir leurs différents auteurs.

Vous faîtes en quelque sorte un travail similaire aux éditeurs vidéo, qui proposent de nombreux bonus dans leurs coffrets DVD et Blu-ray.
Aurélien Zimmermann: On adore les bonus à Shadowz, mais ils sont hélas compliqués à acquérir.
Christophe Minelle: D’autant plus qu’on avait appuyé au moment du lancement de Shadowz sur notre envie d’accompagner au maximum les films du catalogue, à travers des interviews, des making-of, des masterclass, etc. Finalement, on s’est vite rendu compte que c’était plus compliqué que prévu. On commence à peine à avoir un peu plus de temps et de moyens afin de mettre en place ce type de contenu. C’est clairement un de nos objectifs en 2021. Néanmoins, il faut prendre conscience que les chaines de droit de ces contenus sont flous. Les ayants-droits ne sont pas clairement identifiés. On va quand même essayer d’en ajouter ou d’en créer au maximum. On est très attiré par les masterclass, et les réalisateurs prennent de plus en plus le temps de nous répondre, comme récemment Fabrice Du Welz.

C’est une approche qui diffère de certaines plateformes comme Netflix, qui balance une quantité mirobolante de contenus par semaine sans les accompagner comme il se doit. Je pense notamment à Je veux juste en finir de Charlie Kaufman qui avait été diffusé sans aucune promotion.
Christophe Minelle: Tout à fait, et on en vient à se demander de ce qu’il adviendra plus tard du film. Il risque peut être un jour de disparaître de la plateforme, alors que Netflix reste l’ayant-droit. On se pose des questions. Comment les films vont survivre à Netflix? Je ne suis pas un grand fan de leurs productions, car la plupart sont mauvaises, mais j’aimerais bien en avoir quelques-unes en DVD, afin de les conserver. A l’inverse, la plupart des films de Shadowz bénéficient du travail formidable des éditeurs, et on souhaite vraiment continuer à travailler avec eux.

Parlons désormais d’un sujet différent: le cinéma de genre français. En matière d’exclusivité, vous avez diffusé Night Shot d’Hugo König, ainsi que de nombreux courts-métrages. Pensez-vous qu’il sera possible de d’enrichir Shadowz en exclusivités françaises? De plus, vous accueillez régulièrement des films français au sein de votre catalogue. On a pu voir récemment Revenge de Coralie Fargeat ou bien Martyrs de Pascal Laugier. A travers Shadowz, vous offrez donc une vitrine aux films d’horreur français. Quel est votre avis sur ce cinéma, et diriez-vous qu’il existe un cinéma de genre français?
Christophe Minelle: Comme je l’ai dit plus tôt, il est extrêmement difficile de trouver des exclusivités françaises. Night Shot est un film qui a été réalisé totalement en marge du système de production. Hugo König avait autoproduit son film avec un budget très limité, et personne n’en avait voulu à l’époque. Il est venu nous voir avec son film sous le bras. On l’a trouvé dément et on l’a mis sur Shadowz. On est hyper fier car, depuis, il nous a annoncé que des distributeurs et des chaines de télévision se sont intéressés à son film grâce à la visibilité qu’on lui a donné.
Aurélien Zimmermann: Effectivement, Night Shot est une sorte de film guerilla, tourné sans autorisation. Il est composé d’un plan séquence de 1h30, qu’ils ont filmé à 13 reprises. Le film a ses défauts, mais le concept était très ambitieux et inventif. C’était une évidence de le sortir sur Shadowz.
Christophe Minelle: On aimerait fortement réitérer l’expérience avec des films français, mais aujourd’hui c’est uniquement possible avec les courts-métrages, dont Aurélien gère l’acquisition. Actuellement, on en propose près d’une centaine, au rythme de cinq nouveaux titres par mois. On accorde une réelle importance aux courts-métrages car ils représentent pour nous une véritable opportunité de présenter du cinéma de genre français. Il y a d’ailleurs une énorme créativité dans ces films, qu’on ne retrouve pas forcément dans les longs-métrages, en partie à cause des contraintes financières. Pour ce qui est de l’existence d’un cinéma de genre à la française, je pense qu’il existe. Les chaines de télévisions se trouvent au bout de la chaine du financement du cinéma français, et malheureusement TF1 ou France 2 ne diffuseront jamais de films d’horreur en prime time. Le cinéma de genre a toujours rencontré des difficultés à créer des précédents en France. Or, les producteurs financent ce qui marche. Par le passé, on déjà a vu des tentatives de relancer le cinéma de genre à chaque fois qu’un film d’horreur a eu du succès. Hélas, à force de multiplier les échecs, on a fini par commencer à parler de malédiction. Toutefois, j’ai l’impression qu’on sort enfin de ce cercle vicieux. Grave a réussi à relancer un intérêt pour le film d’horreur français, et récemment on a vu débarquer Teddy et La Nuée, deux films produits par The Jokers. Je crois qu’ils sont de plus en plus nombreux dans le paysage cinématographique à vouloir défendre ce cinéma-là. Je reste tout de même prudent, car on entend tous les cinq ans parler de renaissance des “French Frayeurs”, en vain.
Aurélien Zimmermann: Je suis d’accord avec Christophe. Ce qui est sûr, c’est que le film d’horreur n’est pas le genre de prédilection français. Il n’y a jamais eu de vague de films de genre français qui a réellement duré sur le long terme. On compte certes quelques succès, mais ce sont des évènements sporadiques. Je crois que le film de genre fait peur aux producteurs et aux financeurs français. Cela explique pourquoi beaucoup de cinéastes français qui ont réalisé un premier ou un deuxième film d’horreur s’exportent à l’étranger. Je pense notamment à Alexandre Aja ou à Pascal Laugier. D’ailleurs, Pascal Laugier ne s’est pas non plus épanoui dans le système des studios américains, il est principalement financé par des producteurs européens. La production de Martyrs l’a épuisé. Il a lutté pour empêcher le film d’être interdit au moins de 18 ans, ce qui l’aurait tué avant même sa sortie. Par la suite, il a réalisé plein de bons films à l’étranger, mais il ne se voit pas être de nouveau produit en France. Est-ce que le cinéma de genre est en train de se développer chez nous? Je ne sais pas. J’ai vu récemment que l’aide au cinéma de genre du CNC irait en 2021 à la comédie musicale. Je ne pensais pas au genre dans ce sens-là, quand ils ont lancé l’idée il y a quelques années.
Christophe Minelle: J’ai l’impression qu’il y a également une difficulté à trouver un ton français. On n’a pas tellement trouvé de modèle, et je ne pense pas que copier les films américains soit une bonne idée. Je crois qu’on commence à voir une identité se former avec des œuvres comme Teddy ou La Nuée. Ces films sont intéressants parce que ce ne sont presque pas des films de genre.
AZ: Grave avant eux avait aussi une dimension sociale propre au cinéma français.
CM: Effectivement, et c’est encore plus fort dans Teddy et La Nuée, qui intègrent l’horreur dans des thématiques très françaises: la condition paysanne, la cellule familiale, etc. Teddy c’est littéralement “les loups-garous à Groland”. Ces films assument clairement les codes du cinéma français, et c’est une nouveauté qu’ils apportent.

Y-a-t-il un film ou cinéaste que vous rêveriez d’inclure un genre dans le catalogue de Shadowz?
Aurélien Zimmermann: Il y en a trop! Quand on a lancé Shadowz, on avait une centaine de films. A l’époque, je me disais qu’il fallait absolument intégrer tel ou tel film. Un an plus tard, mes attentes ont été en grande partie comblées. Reste que le cinéma de genre, et c’est sa grande qualité, est un véritable gésier d’œuvres de nationalités ou d’époques différentes. Les gens nous écrivent souvent sur les réseaux pour nous proposer des films à intégrer dans le catalogue. On adore que les gens prennent ce genre d’initiative, ça montre que le cinéma de genre est vivant. Pour revenir à la question, je suis personnellement un gros fan de Rob Zombie dont on a accueilli récemment le Halloween 2. Je souhaite qu’on puisse proposer ses autres films. En mars, Shadowz va diffuser un de mes films préférés, J’ai rencontré le diable de Kim Jee-woon. Je l’ai découvert au cinéma au moment de sa sortie. J’étais assez jeune, et il m’a mis une énorme claque. Je l’ai revu au moins une dizaine de fois depuis, c’est pour moi le film de vengeance ultime. Autrement, je suis un fan des films d’horreur américains des années 1980, et Shadowz va accueillir certains d’entre eux dans les prochains mois. Ce serait super aussi de proposer davantage de giallos. On a quasiment un film de chaque sous-genre sur Shadowz, l’objectif aujourd’hui est d’enrichir notre offre pour chacun d’entre eux.
Christophe Minelle: Tu parles de J’ai rencontré le diable, Aurélien, et on a justement un cycle de 7 films coréens qui arrivent sur Shadowz le 5 mars. Personnellement, j’adore Na-hong Jin et je suis heureux que The Chaser fasse partie de cette sélection. On avait déjà The Murderer dans le catalogue, et je rêverai d’inclure The Strangers, dont les droits sont hélas compliqué à obtenir, histoire d’avoir la triplette du cinéaste sur Shadowz. J’aurai également aimé programmer du Verhoeven.
Aurélien Zimmermann: Un autre film que j’adorerais ajouter au catalogue, Les Diables de Ken Russell, malheureusement impossible à voir dans sa version intégrale. C’est un chef-d’œuvre des années 1970 qui a été censuré parce qu’il tape sur le christianisme. Il y a notamment des scènes démentes d’orgies avec des nonnes. J’ai eu l’opportunité de le voir dans une version intégrale trouvée sur internet, mais la fameuse scène coupée avait été rajoutée dans une très mauvaise qualité. Malheureusement, l’ayant-droit anglais bloque toujours l’exploitation totale du film. Ce serait incroyable de sortir pour la première fois Les Diables dans sa version non censurée et en HD sur Shadowz.
Christophe Minelle: Dans le même genre des films impossibles à sortir, je rêve qu’on puisse un jour proposer les films de Peter Jackson: Bad Taste, Les Feebles et Brain Dead. Apparemment Peter Jackson travaille sur une restauration de ces films. Il est l’unique ayant-droit.
Aurélien Zimmermann: Je pense aussi à Sono Sion, mais Shadowz va bientôt accueillir quelques-uns de ses films. Ils viendront rejoindre Cold Fish, présent depuis le lancement.

Kissed de Lynne Stopkewich

Enfin, pour clôturer cet entretien, avez-vous un film chaos à conseiller à nos lecteurs ?
Aurélien Zimmermann: Je pense à un autre film de Ken Russell, Au-delà du réel. Ce film casse les barrières entre rêve et réalité, et mêle une structure de film classique avec des fulgurances expérimentales. Autrement, je conseillerai Kissed, un film canadien de Lynne Stopkewich. Il met en scène l’histoire d’une nécrophile avec une poésie incroyable. Je l’avais découvert en salles aux Hallucinations Collectives de Lyon. A aucun moment la cinéaste ne juge son personnage, et elle la filme avec une bienveillance inattendue. C’est une expérience unique, totalement chaos.

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