Sorti quelques jours avant le Halloween de 1967, Seule dans la nuit (Wait until dark) est le “scariest movie of all time” selon Stephen King himself. Vivement qu’un distributeur français se décide à sortir ce bijou du placard, histoire que les innombrables rétrospectives Audrey Hepburn intègrent enfin le seul film d’horreur (et quel film) de sa carrière.

Moon river, wider than a mile… Audrey Hepburn et Henry Mancini, ce n’est pas que la sophistication sixties de Breakfast at Tiffany’s et Voyage à deux, c’est aussi un film beaucoup plus sombre, qu’on retrouve dans tout un tas de listes consacrées aux meilleurs thrillers horrifiques mais qui reste curieusement méconnu en notre contrée: Wait until dark (1967). À la baguette, le britannique Terence Young, connu pour avoir réalisé jusque-là les premiers James Bond dans la première moitié des années 60, avant d’enquiller plus tard sur trois films avec Charles Bronson (Cold Sweat, Soleil rouge et Cosa Nostra).

Wait until dark est d’abord une pièce de théâtre qui fut un big hit sur Broadway en 1965, écrite par un certain Frederick Knott (l’homme derrière le Dial M for Murder de Hitchcock, autre tranche de bravoure claustro). Audrey Hepburn y campe une élégante lady aveugle se retrouvant seule dans un appartement convoité par trois malfrats, qui cherchent à mettre la main sur une mystérieuse poupée bourrée d’héroïne. Pour ne pas éveiller les soupçons d’une jeune et intrépide voisine, les trois bad guys sont tenus de composer des rôles costumés bien spécifiques (ce qui devait être tout le sel de la pièce, qui sera pour l’anecdote remise au goût du jour à la toute fin du millénaire, avec un certain Quentin Tarantino, fraîchement sorti de Jackie Brown, dans le rôle du vilain).

Pour tous ceux qui s’intéressent à cette croisée des chemins qui voit basculer l’industrie dans ce qu’on appellera bien plus tard le Nouvel Hollywood, Wait until dark est un moment charnière: à une certaine légèreté pop amenée par une intrigue vaudevillesque, se greffe une touche nettement plus sombre, où le spectateur est contrait d’accepter les sévices infligées à une femme handicapée (nous sommes quatre ans avant le Terreur aveugle de Richard Fleischer, autre projet sadique où la cécité de l’héroïne décuple l’effroi). Ça se regarde bien plus que ça ne lit ou ça s’écrit, bien évidemment…

L’Amérique n’a plus envie de gaudrioler: le film est aussi un curieux passage de témoin entre des physiques résolument sixties (le mythe warholien Hepburn, le très sérieux Richard Crenna) et ces gueules ambiguës mais somme toute assez quotidiennes qui vont essaimer quelques années plus tard (le cruel Alan Arkin préfigure déjà les Dustin Hoffman, Bob De Niro, Al Pacino, et autres Robert Duvall, qui campait justement le rôle sur scène en 1965). Rappelons que nous sommes en 1967 et que Rosemary’s Baby n’a pas encore rabattu les cartes de l’horreur: le genre est alors loin d’être noble, et les actrices bankable n’ont pas vraiment intérêt à venir se salir les mains dans ces basses besognes. On peut penser que le nom du producteur, Mel Ferrer, a dû faciliter les négociations avec Audrey… Même si le couple, qui bat déjà sérieusement de l’aile, se sépare juste après (Hepburn quitte alors Hollywood pendant neuf longues années, avant de retrouver Sean Connery en 1976 dans La Rose et la Flèche de Richard Lester).

Bien que moins cité que Rosemary’s, Wait until dark va lui aussi faire bouger les lignes, en attirant un public qui se serait certainement bouché le nez devant un film de la Hammer quelques années plus tôt. Pour préparer cet article, on est tombé sur tout un tas de commentaires de spectateurs d’époque se souvenant parfaitement de la séance, en particulier de comment, terreur oblige, leur voisine de gauche leur avait broyé le bras gauche pendant les scènes les plus tripales du film…

Les dix premières minutes, les seules à ne pas faire partie du huis clos, donnent le ton: un curieux croisement esthétique entre Les lèvres rouges (1971) et L’affaire Thomas Crown (1968), ce qui devrait attirer pas mal de curieux à se précipiter sur ce trésor. Trésor qui a sa place dans la grande histoire du “cinéma interactif”: il était demandé aux exploitants de réduire progressivement la luminosité de la salle lors du climax (on sera d’accord avec le King, c’est l’une des meilleurs scènes d’angoisse jamais vues au cinéma) de façon à épouser ce qui se passe dans le film… Avis aux salles françaises donc : ne laissez pas une génération entière d’horror-kids découvrir le film sur un Macbook 13 pouces.

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