Bien qu’adulé par les autres cinéastes du matin calme (en particulier un certain Park Chan-Wook) pour sa créativité, son culot et son jusqu’au-boutisme, Jang Joon-hwan est hélas resté prisonnier de ce film météorique, concentré psychotronique presque trop dense et trop fort pour son propre bien.

Byeong-gu (Shin Ha-Gyun, vu dans Sympathy for Mr Vengeance et Joint Security Area de Park Chan-wook) le sait, il en est convaincu: la Terre va être envahie par une horde d’extra-terrestres très très méchants. Pour y parer, il décide d’enlever celui qu’il croit être l’agent numéro un des aliens: le richissime et puissant patron d’une entreprise de produits chimiques…

Diantre, qu’est-ce donc que cette connerie? C’est ce que n’importe quel cinéphile normalement constitué est en droit de penser en lisant ce postulat guedin de chez guedin, en entendant ce titre de série Z et en jetant un œil sur l’affiche préparant à un bon gros dumb movie de derrière les fagots avec héros à baffer. En grattant le vernis des apparences et en succombant aux deux heures pleines de surprises, ledit cinéphile va se rendre compte qu’il a eu faux sur toute la ligne et que ce Save The Green Planet pourrait bien devenir son futur film culte. Non, il ne s’agit pas d’une couillonnade coréenne comme on en trouve des tonnes en fichier Torrent mais bien d’un rollercoaster – on ne voit pas d’autre mot. Un grand-huit unique, follement original, terriblement sombre sous ses dehors de dinguerie cui-cui qui passe en boucle Somewhere over the rainbow pour vous en rendre malade, qui entend bien vous faire passer par une foultitude d’états émotionnels et qui révèle un surdoué, comme Donnie Darko révélait en son temps Richard Kelly. Mais ça, impossible de le soupçonner avant d’avoir testé cette drogue dure qui, des années après, continue de faire effet sur quelques aficionados hardcore; ces derniers pensant à juste titre que cette bombe contient suffisamment de twists, d’enjeux et de substance pour supporter plusieurs visionnages.

Alors jeune réalisateur à peine responsable d’un court métrage, Jang Joon-hwan embarque littéralement pour son coup d’essai dans la tête assez agitée de Byeong-gu, persuadé d’une imminente invasion extra-terrestre, comme d’autres fantasment la fin du monde. Il choisit de prendre tout ce qui vient au premier degré et d’illustrer les idées les plus démentes sans tomber dans la verroterie clinquante. Si le comique de la situation – un homme d’affaire froid comme la mort accusé par deux tarés d’être un dangereux extra-terrestre – l’emporte de prime abord, l’atmosphère n’en reste pas moins épouvantablement noire et les personnages, pathétiquement humains (quoique). A commencer par le héros kidnappeur, marqué par un passé douloureux (paranoïaque, accro à un médicament que l’on devine nocif). Sa compagne se porte pas mal aussi, elle a dix ans depuis une éternité. Et l’homme d’affaires, bien que victime, séquestrée, attachée et torturée, passe pour le plus antipathique des trois en raison de son attitude condescendante et cynique. Rien à sauver, non. Et on n’en dira pas plus.

Ce qui frappe dans un premier temps dans Save the Green Planet, c’est la capacité à charrier des émotions quasi contradictoires dans une même scène, avec une poigne et une aisance assez déstabilisantes. Jang Joon-hwan, que nous ne connaissions comme scénariste – on lui doit en partie le script de Phantom : the Submarine (Min Byung-Chun, 1999) – maintient une prodigieuse ambiguïté (et si le fou disait vrai?), travaillant l’empathie (on préfère le bourreau à la victime, indépendamment de la vérité), reprenant aussi à son compte la définition du mélodrame par Howard Hawks: rendre vraisemblable l’invraisemblable. Et puis il y a cette générosité doublée de cette inquiétude propre aux surdoués anxieux persuadés qu’ils ne réaliseront qu’un seul film dans leur vie et qui, du coup, donnent tout au risque du too-much. C’en est même un casse-tête pour ranger le film dans une catégorie. Ainsi, ça clivera très fort et très vite entre ceux qui adhéreront en transe et ceux qui rejetteront en bloc. C’est comme ça, c’est chaos.

Enfin, ce qui nous plait infiniment dans Save the Green Planet – puisque comme vous l’aurez compris, «nous sommes pour», comme dirait Michel S. – c’est qu’il renoue avec l’esprit punk des meilleures séries B d’horreur des années 80, âge d’or dont tout le monde semble se montrer nostalgique. On en veut pour preuve son humour génialement déplacé qui se manifeste souvent là où on ne s’y attend pas: certaines scènes qui auraient pu verser dans le glauque deviennent franchement comiques, même si l’on grince parfois des dents devant le sadisme acharné. S’autorisant ainsi des bouffées délirantes en plein carnage. Et derrière l’exercice de style virtuose, émane un vrai attachement qui naît du rythme volontairement délirant (2h avec quelques nécessaires passages à vide pour rendre les coups de théâtre et l’incroyable climax encore plus forts). Sous couvert de faire vivre une expérience extrême, Jang Joon-hwan n’en néglige pas pour autant la part sensible de l’humain, donnant à voir au-delà des archétypes, donnant à ne pas se fier aux apparences aussi.

Ce film a beau être fort en gueule, Jang Joon-hwan reste méconnu en France comme ailleurs et cette injustice pas super chaos mérite d’être réparée.

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