Réalisateur, scénariste et distributeur, Pascal-Alex Vincent enseigne aussi le cinéma japonais à l’université Paris III Sorbonne nouvelle. Dans son documentaire Satoshi Kon, l’illusionniste, il rend hommage à un artiste dont l’œuvre relativement courte (4 films, une série, un court métrage) n’en est pas moins immense. Avant sa présentation à Cannes Classics au prochain Festival de Cannes, il répond à nos questions.

INTERVIEW: GERARD DELORME

Comment est né le projet?
Pascal-Alex Vincent: C’est un alignement des astres. Il se trouve que j’adore Satoshi Kon, et c’est un des plus cités par mes étudiants en début d’année quand je leur demande la liste de leurs cinéastes préférés. Par ailleurs, 2021 marque les 10 ans de la mort de Satoshi Kon, et ses producteurs japonais ont voulu réaliser à cette occasion un documentaire anniversaire. Ils se sont dit pourquoi pas en confier la réalisation à un Européen, et pourquoi pas à celui qui a fait Miwa. Il se trouve qu’il y a une dizaine d’années, j’ai tourné un documentaire sur la star trans Miwa, l’héroïne du Lézard Noir de Kinji Fukasaku, qui est toujours vivante d’ailleurs. Le film était sorti dans une quarantaine de salles au Japon et il avait eu son petit succès. Du coup, les Japonais ont pris l’avion pour venir me voir à Paris. Donc c’est un peu une commande. On a fait connaissance dans un café parisien, et c’est comme ça que l’affaire est partie.

Du coup, ils ont dû vous ouvrir les portes à beaucoup de documentation et beaucoup de témoins?
Alors, oui, je leur en suis très reconnaissant. Ils m’ont ouvert les portes des tiroirs, surtout. Après, la difficulté est venue d’une réalité que je ne soupçonnais pas: quand on fait un documentaire sur une personne décédée (je ne parle pas de quelqu’un de décédé il y a 60 ans comme Ozu), il y a forcément l’entourage qui intervient. La littérature comme le cinéma sont remplis de ces héritiers, veufs, ou veuves, qui n’ont pas grand-chose à voir avec l’œuvre comme par exemple Boris, le fils de Jean Eustache. Et j’avoue que j’ai beaucoup été enquiquiné sur ce projet par certaines personnes proches de Kon, au Japon et même en France. Il a fallu batailler, mais mes producteurs, qui étaient les producteurs historiques de Kon, ont tout fait pour m’aider. Et ils m’ont effectivement permis de rencontrer tous les gens que je voulais et d’avoir accès à de nombreuses archives merveilleuses.

Le générique annonce les témoignages de Mamoru Oshii, Mamoru Hosoda, Marc Caro, Jérémy Clapin, mais est-ce qu’il y a Darren Aronofsky?
Il y a Darren Aronofsky. Une des personnes que j’ai préféré interviewer, c’est Rodney Rothman, le réalisateur de Spiderman, new generation qui a eu l’oscar du meilleur film d’animation en 2018. Quand j’ai vu le film un soir aux Halles, je me suis dit:  pas possible, ces gens ont vu Satoshi Kon, il y a trop de similitudes». Et quand j’ai contacté Rodney Rothman par le biais de ses agents, il a dit: «oui, on arrête tout, je veux voir ce Français pour lui dire qu’on a vu tout Satoshi Kon avant de faire Spiderman». Et l’interview qui a suivi a été très chaleureuse et enthousiaste, sachant que j’ai eu par ailleurs des surprises dans l’autre sens. Mamoru Oshii et d’autres étaient un peu crispés. Apparemment, ce n’était pas simple avec Satoshi Kon, il s’embrouillait avec tout le monde. Et Oshii n’est pas le seul à exprimer des réserves. Ce qui revient souvent, c’est que le mec était génial, mais très difficile à vivre. Ça m’a valu quelques refus, Otomo notamment, qui m’a fait comprendre que «ça n’était toujours pas passé». Je ne sais pas quoi, mais voilà. Et le musicien Susumu Hirasawa, un des pionniers de l’electro japonaise, a refusé lui aussi. Le bonhomme n’était pas facile, mais ça a mis du drama dans le documentaire.

Est-ce qu’on a une chance de voir un jour Dreaming Machine, le film qu’il avait commencé?
Il existe un storyboard, et il existe 26 minutes de tournées, colorisées, montées, mais pas sonorisées. Le problème, c’est que ces 26 minutes merveilleuses sont l’objet d’un imbroglio terrible entre les producteurs et la veuve, du genre qui va durer très longtemps, je le crains. Un jour ça va se décanter, mais en attendant, elle est assise dessus. Au début on m’a dit «Oui, vas-y, montre des extraits», et ensuite, la veuve a reculé. Est-ce pour des histoires de fric? Je pense. Peut-être des histoires d’ego. En tout cas, il fait partie de ces films maudits de l’histoire du cinéma, avec l’auteur qui n’est plus là, et les héritiers et producteurs qui se haïssent. Cette histoire est copieusement documentée dans mon film, qui montre des dessins, des storyboards, mais pas d’images animées, à cause de cette embrouille avec huissiers et avocats. Ce n’est pas simple. Cela m’a épuisé, mais le documentaire est là. Je suis très heureux de mettre le pied dans la porte à Cannes, parce qu’à part à la Quinzaine, il n’y a quasiment rien eu en sélection officielle en matière d’animation japonaise. Jamais un Miyazaki, pas de tradition. Là, on va voir des images d’anime à l’intérieur du palais, et pour moi, c’est une victoire, je suis super ému!

Propos recueillis par Gérard Delorme

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