Bien avant Alejandro Amenabar (Ouvre les yeux), il y a eu un âge d’or du cinéma fantastique espagnol dans les années 60-70 avec des cinéastes tels que Jesus Franco, Narcisso Ibanez Serrador ou Paul Naschy. En 1978, soit dans sa dernière partie, Carlos Puerto a réalisé une étrangeté : Satan’s blood, un voyage démoniaque et sexuel, au cœur de la sorcellerie et des bacchanales, produit (et un peu réalisé) par ce vieux retors de Juan Piquer Simon.

PAR PAIMON FOX

Il faut avoir vu l’introduction choc de Satan’s blood qui sert de pré-générique. Il faut avoir vu ce vieux spécialiste de l’occulte, grimé comme José Mojica Marins – sans les ongles de Coffin Joe –, qui raconte et prouve sous nos yeux ébahis que le mal existe. Ainsi, le réalisateur Carlos Puerto prévient que son film sera aussi affranchi que l’époque dans laquelle il a été réalisée (fin des années 70, Movida, fin du Franquisme, libération des mœurs) avec deux éléments poussés à leur extrême : le sexe et la violence. Sexe tout d’abord avec ce vieux dégueulasse (le mal) qui profite voluptueusement les seins d’une frêle innocente (le bien) sur le point d’être sacrifiée. A ce sujet, sacré mélange sexuel – et sexy – de la beauté presque virginale et de la laideur quasi-repoussante. Violence ensuite avec les effluves de sang et les rites démoniaques savamment murmurés.

Une séquence marquante qui sert d’avertissement : ce que nous allons voir ne va pas ressembler aux autres films du genre. D’accord, les films sur la sorcellerie, il en existe beaucoup, mais autant de sexe et autant de gore, pas sûr. Vient le moment de poser l’histoire (le contexte, les personnages). Ainsi, un gentil couple qui promène son berger-allemand parce qu’il n’a rien d’autre à foutre et qui s’enlise dans une routine du genre pâteuse. Le bonheur, ça tue. En bagnole, monsieur et madame se font arrêter à un carrefour par un autre couple, aussi souriant que très bizarre. Le mari assure qu’il connaît le monsieur depuis des lustres mais ce dernier ne s’en souvient pas. Histoire de leur faire comprendre qu’ils sont bien en train de se faire entuber, il leur propose – avec son même sourire plein de dents – de les suivre dans leur villa à mille lieux du cirque urbain, pour célébrer ces retrouvailles jamais commencées. Crédule, le couple accepte, serpente les routes de campagne, s’éloigne du monde et pénètre dans l’antre rempli de grigris, de livres ésotériques et de poupées inquiétantes. Y a un problème ? Y a un problème.

La naïveté avec laquelle s’enchaînent les séquences annonce déjà la capacité d’envoûtement d’un récit idéalement lent pour mettre en valeur des séquences marquantes. A l’arrivée, et c’est la grande réussite du film, le spectateur est dans le même état de fascination que les personnages et il a envie de voir ce couple trop lisse se perdre dans les bras (et les griffes) d’un autre, pas lisse du tout. A partir de ce moment, les décalages mystiques voire surréalistes surabondent – de mauvais goût, mais on s’en fout. L’atmosphère devient de plus en plus tendue, anxiogène, étouffante et les personnages entretiennent le doute comme l’ambiguïté en se perdant dans un bavardage oiseux. Histoire de. Survient LA grande scène du film – qui contient LE climax paroxystique et sulfureux : une orgie satanique en forme de messe noire où les couples finissent par ne former plus qu’un seul corps, dévolu et supplicié. Les icônes religieuses crament et la tension sexuelle embrase tout, même le feu de cheminée. Peindre ou faire l’amour, un peu comme chez les frères Larrieu (autre histoire d’un couple qui tombe amoureux d’un autre couple)? Pas le temps : les personnages sont intimement enivrés. Plus le récit avance, trimballant ses «grands thèmes» comme des valises encombrantes (la contamination indicible du mal), plus on pense à un autre film matriciel et indiscutable : Rosemary’s baby, de Roman Polanski et si les efforts de Carlos Puerto sont dignes, on ne peut pas s’empêcher de penser ce que le réalisateur de Répulsion aurait fait de ce baisodrome ténébreux.

Restent que les audaces demeurent. Après LE pic d’intensité, la tension fait mine de redescendre mais le spectateur ignore encore à quel point la violence reste aussi sourde qu’extrême dans les comportements. Les couples, décharnés, se démolissent après le choc des étreintes et des échanges d’identités, avant de réaliser qu’ils sont coincés dans les limbes (impossibilité de repartir en bagnole, comme dans n’importe quel film fantastique lambda). Ils sont condamnés pour avoir succombé aux pêchés et aux joies de la chair. Le corps et l’âme ne leur appartiennent plus : ils ont été bouffés de l’intérieur. Ainsi, survient ce qui doit survenir : un plan glaçant situé vers la fin, digne des pires visions oniriques de Rosemary dans le chef-d’œuvre de Polanski, que Jaume Balaguero a certainement dû voir et revoir pour le recréer à sa manière dans La secte sans nom (vous voyez sans doute de quoi je veux parler). Le plan suivant, c’est la conclusion en forme de pirouette, comme dans La neuvième porte des années plus tard (Polanski, sors de ce texte !). Un twist final aussi désinvolte qu’angoissant, aussi incohérent qu’inquiétant qui ajoute au trouble. A l’image du film.

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