Pour ceux qui ne le connaîtraient pas, ou alors ne le connaîtraient qu’à travers ses excellentes bandes-dessinées, Alejandro Jodorowsky a réalisé dans les années 70-80 des films exorbitants au climat suffisamment étrange pour stimuler l’œil et l’esprit. Et autant prévenir, Santa Sangre peut rendre fou.

PAR ROMAIN LE VERN

Au Mexique, dans un cirque, FĂ©nix, jeune gamin de 12 ans, frĂ©quente un univers peuplĂ© de freaks et effectue quelques tours de magie. Son père est lanceur de couteaux, accessoirement pochtron et obsĂ©dĂ© sexuel ; sa mère dirige une secte (la Santa Sangre du titre) qui vĂ©nère une sainte assassinĂ©e, violĂ©e et amputĂ©e de ses deux bras et dont le culte se dĂ©roule dans une Ă©glise mĂ©nacĂ©e de dĂ©molition. Des annĂ©es plus tard (et de lourds traumatismes en sus), FĂ©nix est internĂ© dans un asile et se prend pour un animal. Sa mère revient tel un fantĂ´me, après une trop longue absence, le tire de cet enfer et lui propose de monter avec elle un spectacle de mimes oĂą il “ferait les bras”. Problème : ses bras deviennent assassins.

Santa Sangre a marquĂ© le retour de Alejandro Jodorowsky derrière une camĂ©ra, après un Ă©chec commercial et artistique (Tusk) et une adaptation manquĂ©e (Dune, finalement rĂ©alisĂ© par David Lynch). Ce film n’existerait pas sans le producteur Claudio Argento qui, Ă  la fin des annĂ©es 80, cherchait un cinĂ©aste pour rĂ©aliser un “film d’horreur” et s’affranchir de l’image Ă©crasante du frère Dario Argento alors en dĂ©clin (la pĂ©riode post-PhĂ©nomena). Le problème, c’est que Alejandro Jodorowsky n’a pas fait les choses Ă  moitiĂ© : si, en apparence, il a respectĂ© les conventions du film d’horreur voulues par Claudio Argento, c’Ă©tait en rĂ©alitĂ© pour mieux renouer avec ses obsessions (politiquement, le film parle de la conquĂŞte du Mexique par les AmĂ©ricains) et pour donner Ă  lire entre les lignes (les bras coupĂ©s de la mère sont en fait un symbole de ce que les États-Unis ont cherchĂ© Ă  faire au Mexique en essayant d’abroger les croyances – la destruction tragique de l’Ă©glise – et de changer leur identitĂ©). De la mĂŞme manière qu’il massacrait les codes du western dans El Topo, Jodorowsky tord les conventions du giallo pour crĂ©er des liens avec son propre parcours (le mime Marceau, l’importance des Enfants du paradis, son passĂ© de clown Ă  l’âge de 18 ans dans un cirque).

Paradoxalement, si Santa Sangre est un film de commande, il s’avère aussi le film le plus intime de son auteur, alors mime, dresseur, marionnettiste, metteur en scène de théâtre, nourri d’inspirations spirituelles, picturales, visuelles, mĂ» par une prise de risque Ă  chaque plan. Les effets spĂ©ciaux coĂ»tant cher, Jodorowsky a rĂ©alisĂ© chaque scène pour de vrai, sans trucage, comme celle avec le lanceur de poignards ou encore la plongĂ©e en hĂ©licoptère qu’il a rĂ©alisĂ©e au pĂ©ril de sa vie. Pour des raisons Ă©conomiques mais aussi artistiques, il a filmĂ© dans les lieux les plus interlopes, les bas-fonds mexicains, lĂ  oĂą se trouvent les voleurs, les prostituĂ©es, les criminels et fait appel Ă  de vrais freaks. On est proche d’un cinĂ©ma-guerilla, rĂŞche et rebelle. Qui capte l’humanitĂ© de monstres. Console les larmes de clowns. Parle de l’amour fou rĂ©parateur. Magnifie la laideur.

On le dit peu, Alejandro Jodorowsky a été une source d’inspiration majeure pour certains artistes actuels comme Marilyn Manson qui a repris l’esthétique de La montagne sacrée pour ses clips. Seulement, sur ce coup, Jodorowsky revendique différentes influences : Tod Browning (Freaks), évidemment, toujours. Un meurtre à l’arme blanche, tournée et découpée comme un giallo de Dario Argento. Un traumatisme sexuel évoquant J’irai comme un cheval fou, de Fernando Arrabal, chef-d’œuvre du mouvement Panique. Et l’enterrement de l’éléphant, clin d’œil Fellinien aux Tentations du docteur Antonio, est inoubliable.

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