Film rare qui fait peur, Safe rend fou parce qu’on ne sait rien.

PAR ROMAIN LE VERN

Todd Haynes s’est fait remarquer à la fin des années 80 avec Superstar : The Karen Carpenter Story, biopic subversif sur la chanteuse défunte des Carpenter représentée à travers une poupée Barbie anorexique. Puis, plus tard, avec Poison, un film à sketches inspiré de sous-culture et de Jean Genet. Dans l’un des segments de Poison, il traitait de la contamination d’un savant de série Z des années 50, atteint d’une monstrueuse éruption faciale après avoir absorbé un produit étrange. Todd Haynes a développé ce sujet avec une distance glaciale dans Safe, son meilleur film à ce jour, une bombe nucléaire des années 90.

Carol White, une bourgeoise californienne (Julianne Moore, au-delà de tout), fan des réunions Tupperware et des cours d’aérobic entre copines, rêve d’un monde blanc. Apparemment épanouie avec son époux fortuné dans sa villa de la vallée résidentielle de San Fernando et sa cuisine overbriquée qu’elle a soigneusement décoré, elle a tout pour être heureuse. Et puis un hic : on lui livre un canapé noir et non bleu-marine comme elle l’avait commandé. Petit à petit, au fil des jours, Carol développe une allergie aux pots d’échappements, à ses amis tartes, aux enfants, aux détachants utilisés par son teinturier, au lait, à tout et à rien. De la toux à la convulsion, elle se réalise aussi fragile qu’une poupée de porcelaine et constate désarmée que sa vie repose sur un vide, une illusion morbide. Le corps, la peau et le sang froids, névrosée et phobique des microbes, elle bascule dans la folie immunitaire, comme consumée par un virus inconnu. Plus elle se protège d’agressions réelles ou imaginaires, plus ses défenses naturelles faiblissent. De Charybde en Scylla, l’exsangue Carol, le visage et le corps parcourus de maux, finit en marge de la société, dans un centre New-age, persuadée d’avoir avalé la pilule du bonheur.

Au-delà du portrait de femme fanée en panne d’intensité assistant impuissante à son suicide social, à l’anéantissement de son apparence chic et à l’effondrement de son monde matériel (son grand sujet, depuis le début), Todd Haynes met en scène la perte des repères affectifs et habituels de manière anxiogène, ausculte les névroses du monde occidental (l’angoisse que la sécurité et le mode de vie ne perdurent pas) et raconte des peurs contemporaines aussi – celles du contact humain, des apparences, de la maladie. Le SIDA, oui, sans doute. Ou peut-être autre chose. Merci, encore merci à Todd Haynes de contourner habilement ce piège en parlant de nouvelle «maladie du siècle» et d’évacuer tous les clichés inhérents.

Nous sommes 20 ans après la sortie de Safe maintenant et nous ignorons toujours de quoi Carol souffre. Tout ce que l’on voit, c’est que Haynes a sondé une métamorphose lente avec une mise en scène chirurgicale, donnant une impression de froideur voire d’indifférence au prime abord. En fait, il accompagne son personnage, le comprend mieux que n’importe quel faiseur parce qu’il connaît mieux que quiconque ce que signifie être en marge et qu’il ne juge pas Carol, ne la considère pas comme une zinzin et ressent au contraire son trouble profond, son isolement progressif, son ostracisme. Ce sont la juste distance, le meilleur regard, l’idéale façon de montrer cette rupture avec ce monde. Ce que l’on y voit est douloureux et comme pour une dépression, on ne met aucune forme pour se rendre aimable ou accessible. On glisse sans pouvoir s’arrêter vers la zone où l’on se sent le plus safe quitte à mettre un masque à gaz pour respirer mieux. Pas de compassion, pas de pathos, pas de séduction pute. On regarde juste quelqu’un s’éloigner de nous, en retenant sa respiration. Un mur de verre semble nous dire « vous croyez tout savoir sur ce que Carol traverse? Vous ne savez rien, vous ne pouvez pas savoir, vous n’avez pas ce qu’elle a, vous n’avez pas cette maladie incurable autrement plus forte, autrement plus mystérieuse«. On a rarement vu un film aussi opaque et en même temps aussi évident, refusant de donner de la chair à théorie, traduisant un mal sans le dire ou le nommer, comme un virus circulant dans les veines, au-delà des plans, générant une contamination, instillant une paranoïa. Toutes les options sont ouvertes.

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