TELL ME WHY I FEEL SO SADE! La petite mort se pointe et le divin Marquis entre dans la danse. On vous voit déjà, coquinous, armés de vos fouets au fond de la salle: cette sélection moite et sulfureuse n’est point une liste exhaustive de films portant sur le contrat bdsm ni sur toutes les adaptations de ce chère Donatien. Nous avons tenté, du mieux que nous pouvions, de chercher les perles noires ayant réussi à retranscrire si bien la verve vertigineuse et obscène de Sade. Faites tourner votre best-of d’Enigma, on arrive.

1. Salo, ou les 120 journées de Sodome (Pier Paolo Pasolini, 1975) 
Que dire de plus? Un maître en rencontre un autre. Après avoir célébré la jeunesse et l’amour de vivre avec sa Trilogie de la vie (Le Décaméron, Les Contes de Canterbury et Les Mille et Une Nuits), Pasolini fait tout l’inverse dans Salo, ou les 120 journées de Sodome. Non seulement le poète restitue amplement la décadence sadienne jusque dans ses pires recoins, mais son incroyable délocalisation temporelle dans la république de Salo lui sert pour dénoncer la puissance fasciste, où le malheur des uns fait le plaisir des autres. Plus que les concours de cul, les polenta qui picotent et les dégustations d’excréments sur porcelaine, le malaise n’est jamais aussi prégnant que lorsqu’il exulte à l’oral dans les scènes d’élocutions des bourreaux, où Sade, du bout de la langue, semble revivre dans une valse immonde.
Sade, dis-moi: «Imbécile! Comment pouvais-tu croire que nous tu tuerions? Ne sais-tu pas que nous voudrions te tuer mille fois jusqu’aux limites de l’éternité si l’éternité pouvait en avoir!»

2. Liberté (Albert Serra, 2019)
Sade sans Sade, mais Sade quand même! Au fin fond d’une forêt noire, le temps se suspend et l’orgie commence pour les libertins en exil. La chair est triste, molle, malmenée, mais consentante, obscène, hurlante. Jamais la pornographie froide et morbide du divin marquis n’avait trouvé un écrin aussi précis et précieux sur un écran de cinéma. La répulsion et la séduction, main dans la main.
Sade, dis-moi: «Votre cou… j’ai remarqué…laissez-moi le voir. Il est bien attaché. Ce serait exquis de le faire sauter. Laissez-moi ce plaisir

3. Marquis (Henri Xhonneux, 1988)
Les créateurs de Telechat, inoubliable traumatisme télévisuel made in France, tenteront une version adulte, curieusement boudée en son temps et pourtant un des meilleurs films sur l’auteur des 120 journées de Sodome. Enfermé à la Bastille, l’écrivain dialogue avec son énorme sexe nommé Colin (!) et doit se confronter aux individus peuplant la prison. Si le cirque humanoïde cher à Topor ne vous met pas mal à l’aise, le résultat est d’une poésie et d’une drôlerie absolues, en plus d’assumer aussi bien son parti-pris totalement autre ainsi que la trivialité de l’univers littéraire dont il s’abreuve (warning sodomie à la langouste!). C’est aussi un des rares titres portant un regard étonnement bienveillant sur l’écrivain.
Sade, dis-moi: «Il y a longtemps que j’ai envie de dépuceler le mur d’en face…»

4. Marquis of Sade’s Prosperities of Vice (Akio Issoji, 1986) 
La volonté farouche du réalisateur Akio Issoji de flirter avec le surréalisme et l’expérimental lui a assuré une filmographie dégingandée et méconnue. Alors que la Nikkatsu nage en pleine chant du cygne, il livre avec ce Prosperities of Vice une approche radicale et fidèle à l’univers du Marquis. Délaissant la sobriété qui faisait honneur au roman-porno, il peinturlure son film de filtres nauséeux et criards, sature l’image à l’excès, et mêle fiction et réalité avec son réalisateur de théâtre s’entourant d’assassins et de parias pour rendre hommage à l’écrivain sadique. Plutôt avare en érotisme, ces prospérités du vice là baignent dans une atmosphère poisseuse qui tend ouvertement vers l’uro-guro, entre poupées à taille humaine, dégustation de concombre de mer et cohorte de bourgeois grimaçants. Plus proche d’un Terayama que d’un Masumura, Issoji relève le défi haut la main.
Sade, dis moi: «Je me suis payé l’autre jour une fillette de dix ans et j’ai demandé à mes serviteurs de la battre. J’ai pu sentir la douleur comme si elle était mienne

5. Une femme à sacrifier (Masuro Konuma, 1974)
Canonisé comme le grand spécialiste du cinéma sm (le trivial Flower & Snake ou le terrifiant Woman in the Box 2, entre autres), Konuma déploie sa perversion comme on tire au lance-pierre; et, on comprend très vite que ce sera terrible, impitoyable. Enlevant sa propre femme qu’il avait perdu de vue, un pervers la fait vivre un calvaire jusqu’au fond du ventre et fait sauter tous les verrous. Les jeux scatophiles (dont un lavement épique) et le vice qui éclot comme une fleur du mal prouvent par A+B que Konuma signait sans aucun doute le roman-porno le plus sadien de sa génération (l’hallucinant Sex Hunter et son château de danseuses lubriques n’étant pas loin). Jusqu’à son image finale où la victime dépasse le bourreau, chuchotant l’éternel peur des hommes face aux femmes qu’ils tentent de contenir en vain au bout des cordes. De Justine à Juliette, Naomi Tani y rayonne comme la blanche lune.
Sade, dis-moi: «Ne me détachez pas. Je suis très bien ainsi.»

6. Quills, la plume et le sang (Philip Kaufman, 2001)
Les Américains, sans doute en raison de leur puritanisme à deux vitesses, ont toujours eu un mal fou à aborder sérieusement l’image du Marquis, apparaissant sous des traits bouffons (Waxwork ou Night Terrors) ou trop sages (le décevant De Sade). La même année que le Sade de Benoit Jacquot (pas honteux mais oubliable), Philip Kaufman tente le coup, lui qui avait déjà frôlé de son aile des auteurs comme Kundera ou Henry Miller. Cette étrange production, oubliée depuis, et sans doute un poil trop turbulente pour les académiciens, fait rouler un formidable casting dans la fange. On assiste aux derniers jours de Sade à l’asile de Charenton, où confortablement installé, il fait jouer ses écrits par des fous. On y ajoute un directeur sinistre (Michael Caine), une jolie servante (Kate Winslet) et un prêtre tenté et tentant (Joaquin Phoenix). Si le film limite les écarts visuels (dont une introduction fabuleuse sur fond de têtes tranchées à la guillotine), le cabotinage onctueux de Geoffrey Rush, vrai petit diable, anime fort bien ce petit théâtre de la cruauté, qu’on aurait rêvé, dans un autre monde, entre les mains d’un Ken Russell ou d’un Paul Verhoeven (qui fut durant un temps très intéressé à l’idée d’illustrer la vie tumultueuse de Sade). Mais le baroque froid de Kaufman n’est pas à bouder.
Sade, dis-moi: «La conversation, comme certains de nos organes, fonctionne bien mieux une fois lubrifiée

7. L’esclave (Radley Metzger, 1975)
Adepte du porno chic détente, Radley Metzger change étonnement de braquet dans The Image (L’esclave en français), adaptation d’un livre de Catherine Robbe-Grillet (grande spécialiste des cérémonies sm) et leçon de bdsm tournée à Paris parce que c’est tellement trow la classe. Et c’est justement ce décorum de carte postale qui augmente considérablement l’effet du venin distillé çà et là, avec ce serial-lover se voyant offrir une esclave par une camarade dominatrice. Bien que sombre et plutôt piquant (entre les roses et les aiguilles, on s’y perd), le film l’emporte dans la cruauté, certes raffinée, arrosée au passage de fleurs et d’urine. Rarement on a senti autant le vertige du soumis et les flammes des étreintes épicées, en particulier lors d’une scène de threesome hyper tendue.
Sade, dis-moi: «À genoux sur le tapis de laine, parfaitement droite, les cuisses bien écartées, les mains tendues en l’air, elle n’osait même pas essuyer les larmes qui ruisselaient sur son visage

8. Singapore Sling (Nikos Nikolaidis, 1990)
Le film se veut comme un hommage au film noir avec la Laura de Preminger en tête de gondole, mais son noir et blanc luxueux n’est en réalité qu’une façade pour un huis-clos sadien qui s’autorise TOUT. L’homme, accessoire et objet, devient le jouet d’un maman et d’une fifille folles à lier, ligotées par les liens de sang et les liens de cuir, adeptes de la torture, de la nécrophilie, de l’inceste, mouillant dans les spasmes et le vomi. Boustifaille goulue, retour aux bas-instincts, tripes et perles mélangées: la rencontre de la putrescence et de l’élégance se fait dans un flot d’images difficilement oubliables.
Sade, dis-moi: «Quelle cruauté! Le ciel va nous punir! Lui criai-je tandis qu’il me forçait à m’agenouiller et me prenait par derrière. Ma petite chérie, le ciel est la dernière chose qui nous intéresse…»

9. Femmes de Sade (Alex de Renzy, 1976)
Le petit frère de WaterPower et de Forced Entry, sans le côté immonde cracra (quoique…). Le parcours de son anti-héros (nommé Rocky de Sade!) pourrait être celui d’un scélérat sadien. Décati, la moustache alerte, il sort de prison et ne se gêne pas pour prendre ce qu’il considère lui revenir de droit. Alors qu’un vendeur de sex-shop (ce qui nous vaut quelques séquences très instructives) rêve sa vie en couleur entre fantasme exotique gênant et parties finies arrosées d’huile de moteur, l’ignoble voyou va de fille de joie en fille de joie, n’hésitant pas à tirer les bretelles de l’une d’elle en se prodiguant lui-même une fellation! Plus loin, il molestera une malheureuse en plein acte, avec viol à la bouteille en option. Sa cavalcade finira dans une partouze carnavalesque, où quelques vengeresses en cuir se chargeront de l’humilier en public dans la joie, la bonne humeur, la merde et la pisse. Les pornos de l’âge d’or mettant en scène le bdsm sont légions (les fameux roughies), mais rares sont ceux à jouir de la cruauté sardonique digne du Marquis.
Sade dis-moi: Voir directement le film, c’est plus parlant.

10. Des monstres et des hommes (Alexeï Balabanov, 1998)
On flagelle les fautifs adultes et on fesse les petits garnements. Mais la punition fessière est devenue, lentement et étrangement, source de plaisir. Rousseau et Sade sont passés par là. Aujourd’hui, le geste se métamorphose progressivement en interdit : pour ne pas dégrader l’enfant, pour ne pas le blesser. Pour laisser ça aux grandes personnes aussi peut-être… Et c’est juste une fessée, imprimée à jamais sur quelques photos, qui va renverser l’ordre de deux familles aisées de Saint-Pétersbourg dans cette fable tragique qui remonte à l’aube de l’industrie de la pornographie. Les portes s’ouvrent et claquent au fil d’un vaudeville scabreux, qui ne recule jamais à mettre en scène des personnages humiliés ou détestables: l’humain y est laid, corruptible, corrupteur, sadique et masochiste. L’ombre du Marquis plane indubitablement sur cette cartographie interdite de la société Russe. Quant à notre bonne vieille fessée, elle fait remonter la honte, le plaisir, la découverte des pulsions endormies, inverse les rôles. Le vice se répand et galope, grignote et relève l’inattendu. De quoi philosopher longtemps dans le boudoir.
Sade dis-moi: «Pour aimer une femme, on n’est pas forcé de la flageller… Je sais comment il faut faire, je te montrerai.»

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