Quelle belle manière de terminer l’annĂ©e avec ce coffret inattendu entièrement dĂ©diĂ© au cinĂ©ma Ă©rotique made in Nikkatsu. Deux Ă©poques et pas moins de dix films: cette annĂ©e, la luxure galope sous le sapin.

Avec un catalogue dont la gĂ©nĂ©rositĂ© flirte avec le vertige le plus total, difficile de rĂ©sumer le roman-porno en quelques films, soit deux dĂ©cennies entières cachant en leur sein de nombreuses sĂ©ries de films (Appartement Wife, Angel Guts, Office Lady Journal, Female Teacher, Zoom In/Zoom Up…) et des rĂ©alisateurs empreints d’une forte personnalitĂ© (Masaru Konuma, Chusei Sone, Noboru Tanaka, Yasuharu Hasebe…). On se souvient alors que Wild Side avait dĂ©jĂ  tentĂ© il y a une dizaine d’annĂ©es de faire dĂ©couvrir le genre avec une sĂ©lection d’une trentaine de films, puis Zootrope Films avec une salve de huit long-mĂ©trages. C’est l’Ă©diteur Elephant qui relève pour la troisième le dĂ©fi, et ceci sans doublon, proposant cette fois des copies HD fraĂ®chement restaurĂ©es (et toutes sublimes) Ă  l’autre bout du globe. Le coffret, parĂ© de couleurs pop et acidulĂ©es particulièrement rĂ©ussies, se dĂ©cline aussi bien en dvd qu’en blu-ray. L’idĂ©e y est de rĂ©unir d’une part cinq titres rĂ©alisĂ©s en 2016 Ă  l’occasion de l’anniversaire de la Nikkatsu, et de l’autre cinq films de l’âge d’or (tous ayant un lien plus ou moins infimes avec les films rĂ©cents). Nanti d’un livret de 96 pages, le pavĂ© propose chaque film accompagnĂ© d’une analyse de Stephen Sarrazin, de Julien SĂ©vĂ©on et de Stephane de Mesnildot dans des capsules de 20 minutes assez indispensables pour mieux apprĂ©hender tout le contexte entourant chaque film. Pour les moins tĂ©mĂ©raires, tous les titres sont Ă©galement disponibles Ă  l’unitĂ© dans un combo bluray/dvd.

Entamons donc les hostilitĂ©s de manière chronologique. En guise d’entrĂ©e par la porte vermoulue et rosĂ©e du roman-porno, Nuits FĂ©lines Ă  Shinjuku (1972) fait office d’introduction Ă©blouissante. Dans un ton-aigre doux, Noboru Tanaka y suit la vie d’un groupe d’hĂ´tesses travaillant dans un Ă©tablissement de bains coquins. D’un postulat appelant Ă  un rĂ©cit sordide, l’on glisse vers une lĂ©gèretĂ© de mousse, dont les sphères plus noires vont se dissimuler ailleurs que dans le sempiternel clichĂ© de la prostituĂ©e esseulĂ©e : on y croise ainsi un des rares personnages gays de l’Ă©curie du roman-porno, ici un gigolo qui devra s’adonner Ă  une sĂ©ance de bondage, fait lĂ  aussi très rare pour un personnage masculin. Nous sommes en 1972 et le gentil garçon effĂ©minĂ© rĂŞve d’ĂŞtre hĂ©tĂ©rosexuel, triste choix qui le mènera fatalement Ă  la mort. Mais Tanaka compatit plutĂ´t que de se moquer, fermant mĂŞme son film sur une mĂ©lancolie dĂ©chirante, toute offerte aux exilĂ©s du jour et aux visiteurs de la nuit.

Quelque peu favorisĂ© (mais pour la bonne cause), Tatsumi Kumashiro est reprĂ©sentĂ© par le biais de deux long-mĂ©trages, tous deux encore empreint de l’esprit très nouvelle vague de la fin des 60’s. Moins possĂ©dĂ©s par l’idĂ©e d’aligner les scènes de sexe, les deux films surprennent par leur dimension ouvertement mĂ©ta. Les amants mouillĂ©s (1973) se passe en grande partie dans un cinĂ©ma de village diffusant des films Ă©rotiques, et L’extase de la rose noire (1975) raconte les difficultĂ©s que rencontre un rĂ©alisateur (se comparant Ă  Nagisa Oshima et Ă  Shohei Imamura!) pour trouver sa nouvelle muse. L’antipathie qui se dĂ©gage des personnages principaux masculins n’en fait dĂ©cidĂ©ment pas les roman-pornos les plus sympathiques de cette pĂ©riode, de mĂŞme que la grande Naomi Tani, prĂ©sente dans L’extase de la rose noire, n’est clairement pas dans son rĂ´le le plus reprĂ©sentatif. Impossible cependant de faire barrage aux qualitĂ©s d’esthètes de Kumashiro, preuve que le roman-porno, mĂŞme quand il ennuie ou prend Ă  rebrousse-poil, offre une tenue visuelle extrĂŞmement stimulante. On est presque déçu d’ailleurs de voir de nombreux cartons de censures gâcher la composition de certaines sĂ©quences torrides des Amants mouillĂ©s.

Peut-ĂŞtre le meilleur de cette salve old-school, Angel Guts Red Porno (1979) fait partie d’une saga puisant son inspiration dans les mangas de Takashi Ishii, qui deviendra Ă  son tour rĂ©alisateur quelques annĂ©es plus tard avec Gonin ou Freeze Me. Cette histoire d’une jeune vendeuse dont la vie se retrouve bouleversĂ©e par une sĂ©rie de clichĂ©s Ă©rotiques brille par une rĂ©alisation incroyable, oĂą Toshiharu Ikeda, futur rĂ©alisateur du fameux Evil Dead Trap ou de l’hallucinant Sex Hunter, redouble d’inventivitĂ© pour sortir cette histoire de passion obsessionnelle du tout-venant. Plus thriller baroque que drame social, virĂ©e bouillante jusqu’au bout de la nuit avec ses corps enduits de gel poisseux ou arrosĂ©s de pluie, traversĂ© d’images fulgurantes (qui a dit qu’une table ne pouvait pas ĂŞtre un sacrĂ© objet de plaisir?), c’est assurĂ©ment la merveille chaos de ce premier lot. Pour le cinquième round, il est audacieux d’y croiser un Masaru Konuma peu connu et surtout très classique: Lady Karuizawa (1982) raconte comment une Ă©pouse dĂ©laissĂ©e s’Ă©veille Ă  un destin tragique et sensuel auprès d’un jeune serveur, telle une variante plus douce du fabuleux La vie secrète de Madame Yoshino (1976). Classique oui, mais d’une Ă©lĂ©gance assez exquise dans sa mise en scène, offrant une autre facette, plus accessible et moins agressive (mais pas complètement dĂ©nuĂ©e de perversitĂ©) du rĂ©alisateur phare du roman-porno. La prĂ©sence du documentaire Sadistic & Masochistic (2001), signĂ© par Hideo Nakata, fait office de complĂ©ment hautement indispensable et rĂ©parateur.

Saut de gĂ©ant en 2016: voilĂ  que le reboot du roman-porno offre l’occasion d’enchaĂ®ner cinq films de commandes dans l’espoir de redorer le blason d’un genre d’une autre Ă©poque. Vague remake des Nuits fĂ©lines de Shinjuku, L’aube des fĂ©lines part de la mĂŞme idĂ©e: suivre un groupe de prostituĂ©es dans leur vie de tous les jours tout en dĂ©dramatisant de nombreux aspects du mĂ©tier. Mais la rĂ©alisation anonyme, du look cadavĂ©rique de la photo Ă  la mise en scène mollassonne, sont Ă  mille lieues du grand film de Tanaka. MĂŞme constat alarmant pour White Lily, reprenant lui aussi un obscur film de Masaru Konuma qui avait ouvert la sĂ©rie des «Lesbian World». La place de Hideo Nakata aux commandes avait de quoi rĂ©jouir de prime abord, l’homme connaissant infiniment le rĂ©alisateur et son travail comme le prouve le documentaire prĂ©sent dans le coffret. Et lĂ  surprise: Ă©rotisme de papier glacĂ©, vision reac des amours lesbiennes (forcĂ©ment malheureuses et toxiques) et esthĂ©tique de frigidaire: Nakata a lavĂ© le roman porno plus blanc que blanc!

L’extase de la rose noire passe lui aussi au lavage Ă  froid: Chaudes GymnopĂ©dies suit Ă  son tour les tribulations d’un rĂ©alisateur arty en pleine dĂ©confiture, passant de lit en lit autant par dĂ©sir que par habitude. Si l’amertume tragi-comique, presque bukowskienne sur les bords, tient le projet par la main, la fadeur gĂ©nĂ©rale paralyse toute l’entreprise, s’appuyant jusqu’Ă  la nausĂ©e sur le plus cĂ©lèbre thème musical d’Erik Satie. Comme le souligne Stephen Sarrazin, l’échec de ce projet de reboot tient autant Ă  un vrai manque de personnalitĂ© qu’Ă  la dĂ©sertion de thèmes très actuels (la vision lgbt rĂ©duite au fantasme lesbien) ou Ă  l’absence de point de vue fĂ©minin derrière la camĂ©ra. Avec le recul, si un autre rĂ©alisateur asiatique avait bien compris ce que qu’Ă©tait le roman-porno, c’est bien Park Chan Wook avec son Mademoiselle, tout Ă  fait digne de l’âge d’or de la Nikkatsu.

Sinon, impossible de nier que les deux films restant du coffret tirent particulièrement bien leur Ă©pine du jeu: jusqu’ici inĂ©dit en France après un passage Ă  L’Ă©trange Festival, Antiporno de Sono Sion rĂ©sonne rien qu’Ă  son titre comme un cri de rĂ©volte et d’insolence. BariolĂ©, Ă©nergique, sauvage, gonflĂ©: les adjectifs ne manquent pas face Ă  cette farce criarde, si loin de la commande attendue que le rĂ©alisateur de Love Exposure ne put que se heurter aux exĂ©cutifs des studios. Plus conditionnĂ©, Ă€ l’ombre des jeune filles humides dĂ©bute par un clin d’oeil aux Amants humides avant de prendre sa propre voie polissonne: un jeu du chat et de la souris entre un comĂ©dien ermite qui ne veut pas plus entendre parler des femmes et une vagabonde ultra-sexuelle, au dĂ©sir Ă©lastique et envahissante. DĂ©jĂ  bien aidĂ© par un duo vedette incroyablement sexy, A l’ombre des jeunes filles humides entretient une tension piquante entre ses deux personnages jusqu’Ă  son final hĂ©doniste oĂą l’on baise dans tous les coins et dans tous les sens. Comme un retour primal Ă  l’objectif de ce cher roman-porno: nous faire bander. Et c’est drĂ´lement rĂ©ussi.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici