[ROLF DE HEER] “Madonna voulait un remake de Bad Boy Bubby”

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Attentif aux marginaux, le réalisateur australien Rolf de Heer a signé avec Bad Boy Bubby (1993), son meilleur film à ce jour, sorte d’itinéraire halluciné et hallucinant d’un enfant enfermé par sa mère pendant 35 ans. Retour sur ce chef-d’œuvre chaos avec son auteur.

INTERVIEW: ROMAIN LE VERN

Comment est né Bad Boy Bubby?
Rolf de Heer : Au départ, il s’agissait d’un film à très petit budget fait durant les week-ends, que je réalisais quand l’envie venait avec une dizaine de chefs-opérateurs différents, je savais bien que je ne pourrais pas avoir le même directeur de la photo disponible tous les week-ends. Donc chaque lieu a été tourné en compagnie de directeurs de la photo différents. Au départ, j’ai travaillé avec l’acteur Ritchie Singer qui devait jouer le rôle principal mais qui avait perdu l’intérêt au fil des années. L’idée, c’est qu’un personnage inadapté au monde commence seul et finit avec une bande. Différentes choses drôles de la vie auxquelles j’ai assisté comme ce mec au fauteuil roulant volant le sac d’une vieille ont inspiré le récit aux allures de film-à-sketch.

Le film est instantanément devenu culte?
R.d.H.: On aurait pu croire le film maudit… En réalité, il est instantanément devenu culte un peu partout… Ici, en France, c’est sorti en 1995. Aux États-Unis, où il n’est jamais sorti, c’est devenu un film culte pirate. Et c’est aussi devenu l’un des films préférés de Madonna. Sa compagnie de production m’avait contacté pour en faire un remake aux États-Unis avec Johnny Depp en Bad Boy Bubby. Vous imaginez? Comme je ne voulais pas le réaliser, ça n’est jamais arrivé. J’ignore encore pourquoi mais il insistait pour que je le réalise, moi. Le même film mais avec Johnny Depp. Je n’ai jamais rencontré Madonna, il y a juste des échanges de téléphone. Elle était très amie avec Johnny. Je pense pas que Madonna voulait jouer sa mère. En Nouvelle-Zélande, des gens se sont fait tatouer des scènes du film. Et une fois, alors qu’il était en Allemagne, Syd Brisbane qui joue un des jeunes dans la voiture qui insultent Bubby, s’est retrouvé dans une boîte de nuit et alors qu’il urinait aux toilettes, un videur black lui a ressorti le dialogue tel quel. Il a été pour le moins décontenancé !

Vous n’aviez pas envie d’une carrière US?
R.d.H.: Cela ne m’intéressait pas de faire du cinéma aux Etats-Unis. J’ai eu beaucoup d’opportunités mais ce n’est pas une manière de procéder qui marche avec moi. C’est avant tout une question de liberté, j’en avais juste pas envie. J’avais déjà réalisé trois films avant Bad Boy Bubby mais celui-ci a été le premier où je me suis dit que j’étais arrivé au bout de quelque chose et je n’avais aucune envie de faire des films pour les autres. Je voulais une petite équipe et que je voulais faire des films, dans lesquels j’allais m’impliquer à 200%, qui me concernent en somme. Bad Boy Bubby a vraiment été le déclic.

Vous ne cherchez jamais la séduction.
R.d.H.: Ça ne sert à rien de faire du cinéma si vous redoutez ce que les autres vont penser de votre film. Si je garde le budget bas, si je le fais avec passion et patience, il y a toujours des investisseurs qui sont prêts à m’aider. Mais c’est très difficile pour les petits films d’être vus. Très difficile. Bad Boy Bubby était vraiment intéressant à sa sortie : quand c’était fini et que le producteur italien l’a vu et validé, les distributeurs pensaient, eux, qu’il fallait couper telle ou telle scène. Et j’ai répondu : c’est exactement ce que vous me demandez de couper que je vais garder. Précisément parce que ces scènes vont devenir les préférées de ceux qui auront décidé de voir ce film et ce même si ça touche 5% des spectateurs. C’est ce film que nous avions décidé de faire. Pour le fun, nous avons accepté de couper les scènes les plus choquantes pour voir les réactions du public lors de projo test, environ 20 minutes pour le public américain. Le film marchait bien, mais il était sans aspérité et au final on ne ressentait plus rien du tout. Donc on a remis les scènes chocs. Le distributeur américain leur a dit avant la projection : Bad Boy Buddy est un petit étrange Crocodile Dundee. Du coup, les gens qui assistaient à la projection pensaient qu’ils allaient voir Crocodile Dundee. Sans surprise, la moitié des spectateurs avaient quitté la salle avant la fin de la projection mais ceux qui restaient disaient que c’était fantastique. Résultat : 30% de taux de satisfaction. Or, 30%, dans une projection test, c’est calamiteux. Pour les producteurs, il fallait au minimum 80% de taux de satisfaction. Du coup, ce fut un bordel et le film n’est jamais sorti aux États-Unis. N’empêche, c’est devenu un phénomène culte. Le film a des fans hardcore – un homme a tatoué la tête de la mère de Bubby avec son masque. La première projection du film en Australie s’est déroulée dans un climat très étrange. Il y avait même des membres du gouvernement, des bureaucrates ainsi que des membres de la production. En sortant, je croise le projectionniste qui me souffle : «super film, hein. Super film. Mais il ne sera projeté nulle part». A la fin de la projection, il restait deux personnes dans la salle. La bonne nouvelle, c’est qu’ils ont projeté Bad Boy Buddy pendant 24 semaines dans ce cinéma. Et, pour finir, le Festival de Venise a été une récompense formidable. Les journalistes étaient sous le choc, je me souviens très précisément d’une journaliste, la quarantaine, stricte en apparence, qui au milieu de l’interview s’effondre, fond en larmes devant moi. Puis elle me remercie en disant : «Merci, vous êtes Dieu». Je lui réponds que non, je ne suis pas Dieu. Elle me sort: «Si, si, vous êtes Dieu. Vous êtes ma vie.» Pendant des années, des spectateurs m’ont dit ça. Que ce film avait changé leurs vies mais comment? Comment ça peut provoquer une telle émotions? Le film a sans doute révélé des choses enfouies chez des gens comme une cathartique: ceux qui aiment Bad Boy Buddy l’aiment viscéralement, profondément. Les gens considèrent ce film très personnellement. Une femme pensait même que j’avais écrit le scénario pour aller jusqu’à elle, jusqu’à ce qu’elle réalise que c’était impossible… et elle a commencé à réfléchir sur son lien avec ses enfants. Elle n’avait qu’une seule envie: rentrer chez elle pour voir avec ses enfants. Ok. Mais pourquoi cette réaction ? Je n’ai aucune explication.

Parlez-nous de la fameuse séquence musicale…
R.d.H.: J’ai adoré travailler avec le compositeur Graham Tardif. C’était reposant car il avait compris ma démarche artistique. Nous étions ensemble à la même fac de cinéma, nous avions discuté de la musique de Bad Boy Bubby en amont mais sans lui faire lire le scénario, je voulais que ça reste spontané pour, au cas où, tout changer au dernier moment. J’avais juste écrit des notes où, sur telle scène, je voulais qu’il utilise Vivaldi etc. Graham a donc passé trois mois à composer la musique. Et vous pouvez me demander quelle musique… Car il n’y en a quasiment pas dans Bad Boy Bubby. La musique que Graham avait composé était super mais au moment du mixage, je visionne le film et je réalise que quelque chose ne fonctionne absolument pas. Et je comprends que c’est la musique. Je tenais à une authenticité dans le film, je ne souhaitais pas manipuler le spectateur de façon Hollywoodienne. Et le premier montage avec la musique me donnait cette sensation de produit aseptisé. Du coup, cette musique existe mais on ne l’a pas utilisée. En sortant de mixage, j’ai dit à Graham que j’étais désolé, que tout ce qu’il avait composé ces trois derniers mois n’allait pas être utilisé. Trois mois de sa vie était fichu à la poubelle mais je pense que c’était la bonne décision. Avec cette musique, aussi excellente soit-elle, le film n’aurait pas été aussi fort et la fameuse séquence musicale où Bubby se produit sur scène aurait perdu en force. Ce morceau, c’est vraiment une étincelle dans ce parcours, quelque chose se passe et s’anime.

C’est dans Bad Boy Bubby que l’on découvre l’incroyable actrice Australienne Heather Rose, née avec une paralysie cérébrale grave, qui l’a laissée dans l’incapacité de parler ou de se prendre en charge seule et qui communique à l’aide d’un synthétiseur vocal et d’un ordinateur…
R.d.H.: Au départ, j’avais écrit les scènes dans lesquelles elle joue pour des enfants de 6-7-8 ans, je voulais les engager après avoir vu un remarquable concert, où ils reprenaient des chansons de Ringo Starr déguisés en poissons, en crabes et en pieuvre. Je me souviens avoir flashé sur la pieuvre, qui était sur un chariot dans un cercle et bougeait ses bras et ses jambes dans tous les sens, en imitant la pieuvre, c’était juste dingue. Incroyable. Ces enfants étaient innocents et si heureux sur scène que je voulais ça dans Bad Boy Bubby pour créer un contraste. Mais Bad Boy Bubby était un petit film, il fallait les autorisations des adultes pour faire tourner des enfants et compte tenu du film que nous tournions, il était impossible de rassurer les parents qui en lisant le scénario auraient porté plainte en hurlant : «mon dieu, mon enfant va se retrouver dans ce film-là?». Je voulais retrouver la même joie et la même innocence mais avec des adultes. J’ai dû réécrire les scènes. Et Heather Rose s’est présentée pour le casting. Son parcours m’avait dévasté. Elle avait passé six, sept ans dans un corset, et la seule personne qui lui adressait la parole à cette période, c’était un homme de ménage étranger. Le personnel médical la déconsidérait et la traitait comme un légume. Faut se rendre compte qu’elle est restée pendant sept ans, seule, allongée dans un lit. C’est insoutenable pour n’importe quel être humain. On ne peut pas imaginer ce qu’elle a dû faire pour s’extraire de sa condition. Venir au casting devant moi à ce moment-là, c’était une manière de dire : j’ai de la valeur en tant qu’être humain. C’était d’une telle force que je n’ai pas pu résister.

Par la suite, vous avez réalisé Dance me to my song avec Heather Rose cette fois-ci dans le rôle principal d’une handicapée maltraitée par sa garde-malade…
R.d.H.: Au moment où je mixais Bad Boy Bubby, je reçois un coup de téléphone de Heather. Je lui demande comment elle va, ce qui est bien sûr une question stupide. Elle me répond (il imite une voix déformée par un synthétiseur vocal) : JE-VAIS-BIEN. Heather est restée en contact avec moi après le tournage de Bad Boy Bubby, je suis même allé à sa fête d’anniversaire. Dans Bad Boy Bubby, Heather est amoureuse d’un autre handicapé. C’est Frederick Stahl qui était son petit copain dans la vraie vie. Je le croise à l’anniversaire de Heather et il me raconte qu’il a écrit un scénario avec Heather; chose que j’ignorais totalement. Fred avait rédigé 20 pages de scénario et m’a demandé si je voulais le lire. Je lui ai dit tout d’abord qu’il fallait finir le script avant de me le faire lire. Secrètement, j’étais un peu mal à l’aise. Si je leur dis que c’est bien, ça va les rendre dingue. Si je dis l’inverse, pareil. Comme ils m’avaient aidé pour Bad Boy Bubby, je voulais valider le script, le soutenir pour les aider au financement. Finalement, ça s’est fait et j’ai produit leur film au départ, je ne devais pas le réaliser. Le tournage a été une expérience géniale jusqu’à la post-production, désastreuse. Ce qui devait s’annoncer comme un chef-d’œuvre tournait en film médiocre et lors de la post-production, Fred s’est effondré. Il a perdu l’intérêt, la motivation. Je suis allé voir Heather et Fred, je leur ai demandé de réécrire le scénario pour qu’on le refasse ensemble. Heather était encore plus impliquée sur ce coup, elle avait des velléités de casting, par exemple Sam Neill dans le rôle du boyfriend. Mais personne pour jouer l’handicapée dans le film. Moi, je voulais qu’elle joue le rôle principal. Je lui ai simplement demandé : «tu as envie de le faire ?». Et elle m’a répondu : YES-YES-YES-YES.

Vos films ont cette particularité de ne pas se ressembler les uns aux autres: vous êtes capable de réaliser aussi bien un film pour enfants, une histoire d’amour à hauteur d’handicapé, un conte binaire sur des aborigènes. Comment faîtes-vous?
R.d.H.: Si seulement je savais (il rit). Je suis incapable de vous dire ce que je tournerais dans deux ans. Cela repose essentiellement sur des circonstances. Je note des idées pour commencer des scripts mais une envie peut m’arriver tout d’un coup. Je fonctionne beaucoup à l’instinct: si une simple phrase me plaît, je peux partir dessus.

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