Maître de l’underground et du fétichisme new-yorkais, le réalisateur et photographe Richard Kern a signé dans les années 80 des petits films indépendants qui ressemblaient à du John Waters sans l’humour. Autant John Waters faisait dans le bon mauvais goût, autant Richard Kern faisait dans le mauvais mauvais goût.

PAR PAIMON FOX

Richard Kern était-il vraiment le maître transgressif que l’on pensait voir dans les années 80-90 ? La question se pose. Depuis ses débuts, Kern veut transformer les perversions en tendances glamours, célébrer l’anormalité pour provoquer les bonnes mœurs et rendre compte d’un malaise abyssal. En somme, exposer les fêlures d’un pays sagement rangé dans son image policée. Dans les années 80, l’artiste a proposé une alternative dans un système Hollywoodien longtemps avant Bruce LaBruce, Nico B & Rozz Williams et Harmony Korine. Ceux qui aiment le groupe Sonic Youth – pour lequel il a réalisé des clips – l’adulent aveuglement. Le photographe n’a jamais caché son obsession pour la femme new-yorkaise qu’il a radiographié sous tous les angles possibles et imaginables. Cette fascination est née le jour où il est monté dans une voiture déglinguée en compagnie de jeunes New-yorkaises qui rentraient de Floride (moyenne d’âge: 16 ans). Sur le chemin, elles racontent leurs passades avec des stars. Silencieux mais observateur, Kern repère leurs coiffures excentriques, leurs pantalons en vinyle, leurs shorts lacérés et veut à tout prix les transfigurer par l’art. Peu importe si les filles qu’il a choisies ne répondent pas aux critères de beauté édictés par la mode: Kern va se charger de capter la beauté que personne ne voit et s’intéresser au feu intérieur. Grâce à son père qui a longtemps travaillé comme rédacteur en chef pour le canard local et qu’il accompagnait de nuit pour photographier des événements dans l’Amérique profonde, il a appris à transformer une boîte en appareil photo et utiliser la chambre noire. Grâce à lui, Kern va développer une tendance voyeuriste qu’il assouvira par la photographie (domaine dans lequel il est le plus connu) mais aussi dans les années 80 par le cinéma (domaine dans lequel il l’est moins).

Ce n’est qu’en 1983 que l’autodidacte commence sa carrière cinématographique, sous l’impulsion de Nick Zedd, un proche collaborateur qui avait déjà réalisé quelques essais remarqués (on lui doit The Bogus man, en 80). Avec seulement 5 dollars, il achète une caméra Super-8 et démarre en filmant ses amis face caméra qui blablatent pendant des heures. Kern diffuse ces expérimentations riches en personnalités (Lydia Lunch, Lung Leg, Cassandra Stark, Sonic Youth, Tommy Turner) pendant des concerts et des «acid parties». De là découle un nouveau mouvement : le «Cinéma de la Transgression». Un mouvement dont se revendique un certain Bruce LaBruce (No skin off my ass). Dans les films de Kern confusément tournés en super 8, 16mm et vidéo, à mi-chemin entre le porno et le gore, les personnages se shootent, se percent, s’entaillent, se cognent, violent, assassinent, «sadisent», «masochisent» et «fuckent». Ce sont les mutants provocants de l’Amérique Reaganienne. Lydia Lunch, qui deviendra sa muse, l’accompagne dans l’aventure ; Henri Rollins, son pote, aussi. Tous les deux en tant qu’acteurs. Ensemble, ils essayent de créer de nouvelles positions cinématographiques et veulent ostensiblement repousser des limites. Jim Thirlwell se charge de faire monter la pression avec une bande-son lancinante qui deviendra un élément clé dans l’univers de Kern.

Le but premier est de tester les résistances du spectateur comme à la bonne époque de Warhol à travers des provocations bien senties (demoiselle qui fait un strip-tease, s’arrache un œil et s’enfonce un couteau dans le ventre). De peur d’affronter l’hostilité du public, Kern conserve précieusement ses films et ne les diffuse qu’à ses amis proches. Jusqu’à ce qu’il se décide à franchir le cap. Soit The Manhattan Love Suicides qui se présente comme une série de quatre courts-métrages insolites sur la mort (Stray Dogs, Woman At The Wheel, Thrust In Me et I Hate You Now). The Right Side of my Brain qui brosse le portrait d’une schizophrène. You Killed Me First qui casse la représentation de la cellule familiale aimante à travers un repas familial tournant vinaigre. Submit to me now qui montre des performers jouant au sadomasochisme. De cette collection, Fingered est sans doute son film le plus connu. C’est aussi celui qui a soulevé le plus de problèmes. A chaque diffusion publique de l’objet – que Lydia Lunch ne trouvait pas assez violent –, Kern a reçu des quolibets en se faisant maltraiter par des spectateurs furax. Les imperfections formelles (faux raccords et plans approximatifs), inhérents à ce cinéma, sont érigés en idéal de cinéma. Mais rappelons quand même que cette période de bouillonnement créatif fut extrêmement courte. Elle ne s’étend que jusqu’en 1987. Année où Kern oublie ses velléités de cinéaste punk, se barre à San Francisco pour y traîner entre désir d’échapper à soi-même et fréquentation de petites frappes.

Un an d’autodestruction plus tard, il revient à New York, essaye de se racheter une conduite, reprend la photographie en alternant avec un boulot alimentaire et contribue au lancement d’un nouveau genre : le porno chic. Film Threat Video a rassemblé tous les courts métrages de Kern pour les distribuer dans le monde entier. C’est grâce à ces travaux qu’il a pu s’attirer les faveurs d’artistes aussi divers qu’Asia Argento ou Vincent Gallo qui ont tous les deux posés pour lui. Ou encore réaliser des clips pour Marilyn Manson (le clip Lunchbox) ou le groupe Sonic Youth avec lequel il a commencé dans les années 80. Aujourd’hui, ce passéisme croupit dans un marécage de nostalgie dorée et Kern n’a plus rien à dire. Sauf si on lui donne de la thune. Une pièce dans le juke-box et il débitera à qui veut l’entendre ses stories.

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