Réveille-toi, Alice!

Ils sont nombreux, les films qui se sont inspir√©s du chef-d‚ÄôŇďuvre de Lewis Carroll avec h√©ro√Įne en plein songe, lapin blanc en retard, chapelier fou, fantasmes tous azimuts et cruel r√©veil.

VAL√ČRIE AU PAYS DES MERVEILLES (JAROMIL JIRES, 1970)
Entre flower-power et gothique, Val√©rie au pays des merveilles est une adaptation fantastique de Val√©rie et la semaine des miracles, un roman √©crit dans les ann√©es 30 par Vitezslav Nezval, un des p√®res fondateurs du surr√©alisme tch√©coslovaque. A d√©faut d’ob√©ir √† une trame lin√©aire, l’ensemble poss√®de toutes les caract√©ristiques du dream-like: forme kal√©idoscopique, narration d√©cousue, univers mental, ubiquit√© des caract√®res. Jaromil Jires a organis√© une succession de tableaux connot√©s, √©voquant le passage de l’enfance √† l’√Ęge adulte, en usant d’une bonne dose d’anticl√©ricalisme, d’une licence po√©tique, d’une dimension psychanalytique et d’une profusion de symboles (les vampires caract√©risent la sexualit√© et la menstruation). C’est uniquement lorsqu’on reconstruit le film dans sa t√™te que l’on se rend compte de son pouvoir √©vocateur et subversif. D’un bout √† l’autre, Val√©rie cherche son chemin dans des couloirs de cierges hant√©s par des d√©mons sadomasochistes, des souvenirs √©vanescents d’√©treintes saphiques, des toiles d’araign√©es g√©antes et des marmites en √©bullition. Lorsqu’elle se fait taxer de sorcellerie, le r√™ve devient cauchemar avant de redevenir un r√™ve pour re-redevenir un cauchemar. On y voit ce qui s’agite dans la t√™te d’une adolescente, travaill√©e au corps et au cŇďur, livr√©e au monde et aux hommes comme un soupir sur leur d√©sir, r√©alisant au fond que l’amour est un trop long voyage. Rien de tr√®s anormal, puisque l’action de cette m√©lodie d’amour se d√©roule non loin de Prague, ville de la m√©tamorphose kafka√Įenne et confidente du g√©nie.

QUOI? (ROMAN POLANSKI, 1972)
L’id√©e du film repose en partie sur un sc√©nario √©rotique intitul√© Le Doigt magique √©crit par Kenneth Tynan, Roman Polanski et G√©rard Brach. Il prend une vraie consistance lors d’un s√©jour du cin√©aste et de son sc√©nariste dans une villa pr√®s de Rome. Ils y rencontrent une jeune am√©ricaine dont le journal intime les lance dans l’√©criture du sc√©nario de Quoi?. Avec ce film peu connu et surtout peu soutenu, Roman Polanski ravive son amour pour Kafka et Lewis Carroll en racontant “Alice au pays des pervers” mais ne tire pas grand-chose d’autre qu’une simple pochade construite comme une succession de sayn√®tes. Heureusement, il n’arr√™te de d√©shabiller la sublime Sydne Rome qui compose une Alice d√©bordante de sensualit√©.

BLACK MOON (LOUIS MALLE, 1975)
Pour Louis Malle, Black Moon est l’√©quivalent de Alice ou la derni√®re fugue pour Claude Chabrol. Construits sur la m√™me figure du r√™ve labyrinthique et m√©andreux inh√©rente √† Alice au pays des merveilles, ces deux films plongent une actrice √©trang√®re (Cathryn Harrison dans le premier, Sylvia Kristel dans le second) dans un univers o√Ļ germent des √©v√©nements bizarres. La nudit√© des enfants renvoie √† l’image d’un paradis irr√©el et protecteur, d√©pourvu de violence. Les notions du mal et du bien semblent avoir √©t√© neutralis√©es. Le r√©cit qui assume ses audaces jusqu’au bout (la licorne qui parle, les fleurs qui g√©missent, les humains peu loquaces) est ponctu√© de visions po√©tiques et effrayantes comme celles des poules picorant les yeux d’un cadavre ou d’un aigle d√©capit√©. On retrouve Joe Dallesandro (la trilogie Warholienne de Morrissey) dans le r√īle d’un jardinier qui ne communique qu’avec ses doigts. Le film, irrationnel et herm√©tique √† tout pr√©suppos√© critique, proche des univers de Cocteau et de Pr√©vert, fut un √©chec √† sa sortie et d√©couragea Louis Malle de pers√©v√©rer dans cette voie. Il l’a tellement mal v√©cu qu’il est parti aux √Čtats-Unis pour tourner La petite, o√Ļ une fille de onze ans (la r√©v√©lation Brooke Shields) tombe dans les cloaques de la prostitution dans un bordel de la Nouvelle Orl√©ans et surtout Atlantic City, avec Burt Lancaster et Susan Sarandon.

ALICE OU LA DERNI√ąRE FUGUE (CLAUDE CHABROL, 1976)
Emmanuelle dans la peau d’Alice au pays des merveilles. Dans la meilleure p√©riode de sa carri√®re (les ann√©es 70), Claude Chabrol exp√©rimentait avec cette adaptation vaporeuse et vaguement lubrique o√Ļ il confiait le premier r√īle √† Sylvia Kristel, des seconds √† des d√©butants (Andr√© Dussollier, aussi spectral qu’un prince charmant) et des v√©t√©rans (Jean Carmet ou encore Charles Vanel, g√©nial en ogre lubrique). Peut-√™tre avait-il √† l’√©poque envie de s’aventurer dans des zones moins conventionnelles, proches de Walerian Borowczyk (Contes Immoraux) et de surprendre. Mais ceux qui ont vu Carnival of souls de Herk Harvey (1962) connaissent d√©j√† la fin du film.

ALICE (JAN SVANKMAJER, 1988)
Si vous cherchez une adaptation cin√©matographique de Alice au pays des merveilles qui ressemble √† l’univers de Lewis Carroll, il faut voir Alice de Jan Svankmajer, un classique surr√©aliste qui pose toutes les questions soulev√©es par l’√©crivain et donne √† ressentir l’angoisse de grandir pour un enfant. La vraie diff√©rence, c’est que Svankmajer n’a jamais consid√©r√© Alice au pays des merveilles comme un conte de f√©es mais comme un cauchemar dans le ¬ęvert paradis de l’enfance¬Ľ o√Ļ il faut fermer les yeux pour voir. La finesse de la gestuelle, l’utilisation des arts plastiques (marionnettes, collage) pour investir les objets d’un pouvoir, l’art consomm√© de l’animation en volume proche de Ray Harryhausen et le souci du d√©tail conf√®rent √† ce film empreint de la cruaut√© na√Įve du conte un caract√®re profond√©ment troublant. Dans son parcours, Svankmajer a multipli√© les allusions √† Carroll, notamment dans Jabberwocky, Dans la cave, Faust (1995) et surtout Sileni (2005).

STARFISH HOTEL (JOHN WILLIAMS, 2005)
Dans sa petite vie en ligne droite – celle qui relie son appartement √† son bureau – Yuichi Arisu ne conna√ģt qu’une seule √©chappatoire : les r√©cits tortueux de Jo Kuroda, roi du roman √† √©nigmes, avec lequel il plonge avidement dans le monde de Darkland. Un jour, sa femme Chisato, avec laquelle il n’entretenait plus que des rapports obliques, dispara√ģt. Yuichi d√©cide d’engager un d√©tective priv√©, qui le met sur la piste du Wonderland, un bordel labyrinthique dont Chisato a elle-m√™me dessin√© l’architecture et o√Ļ elle semble maintenant travailler. Malgr√© ses d√©fauts (une tendance au f√©tichisme), cette transposition d’Alice au pays des merveilles au pays du soleil levant reste une √©tranget√©. La pr√©sence d’un lapin g√©ant qui semble √©chapp√© de Donnie Darko, √† l’origine inspir√© des masques de l’orgie dans Eyes Wide Shut, sert de fil conducteur. Mais cette Ňďuvre sur la perte de soi, en forme de bo√ģte de Pandore, refl√®te surtout le parcours du r√©alisateur anglais John Williams qui habite depuis 17 ans dans l’Archipel et n’a jamais su s’accoutumer √† un pays qui demeure inapprivoisable.

LA V√ČRIT√Č NUE (ATOM EGOYAN, 2006)
Sous-estim√© √† sa sortie et un peu souffreteux √† la revoyure, La v√©rit√© nue confirmait en son temps que le cin√©ma d’Atom Egoyan perdait de son inspiration dans ce polar alambiqu√© dont la d√©termination consistait √† radiographier, √† la mani√®re de Mulholland Drive, de David Lynch (2001), les poubelles d’Hollywood. Le seul int√©r√™t notable du film vient de la facult√© √† conjuguer l’innocence enfantine avec la perversit√© de rapports corrompus. Ce myst√®re √©vanescent, inh√©rent √† son cin√©ma, √©tait magnifiquement incarn√© par Sarah Polley dans De beaux lendemains dont le visage diaphane ne r√©v√©lait pas toutes les complexit√©s. De la m√™me fa√ßon qu’Egoyan confrontait un village en deuil et une l√©gende (le joueur de fl√Ľte de Hamelin), il s’amuse √† reproduire ce m√™me m√©lange d’innocence et de perversit√© dans le regard d’Alison Lohman. Comme pour enfoncer le clou, Egoyan fait intervenir en plein milieu du r√©cit un personnage d’Alice aux pays des merveilles, saphique et tr√®s sexu√©, pour surligner que tout le r√©cit n’est finalement qu’un puzzle, un long r√™ve √† la Lewis Carroll.

CORALINE (HENRY SELICK, 2009)
En surface, Coraline c√©l√®bre les noces fun√®bres de Henry Selick, g√©nie du cin√©ma d’animation, et de Neil Gaiman, sp√©cialiste du roman fantastique. Fan absolu du livre d’origine, Henry Selick s’est pr√©cipit√© pour en d√©tenir les droits d’adaptation au cin√©ma avant Tim Burton, porte toutes les casquettes (il est √† la fois le sc√©nariste, le producteur et le r√©alisateur – une affirmation d’autonomie pour celui qui a toujours eu besoin d’un esprit fort √† ses c√īt√©s pour se sentir libre) et s’entoure de ses plus fid√®les collaborateurs pour ne pas perdre. A lui seul, il r√©alise le premier film √† gros budget enti√®rement r√©alis√© en stop-motion, tourn√© en 3-D st√©r√©oscopique (un plateau de cin√©ma avec des marionnettes et des d√©cors fabriqu√©s √† la main) et propose ainsi l’alliance entre une animation en stop-motion traditionnelle et les derni√®res techniques 3-D. √Ä quelques √©carts pr√®s, l’adaptation de Zelick respecte le postulat de Gaiman (une petite fille d√©sŇďuvr√©e veut changer de parents) avec une premi√®re partie fond√©e sur les disparit√©s entre le monde r√©el et le monde imaginaire; et une seconde ax√©e sur l’action pour sauver les parents de Coraline des griffes du double diabolique de la m√®re. Conform√©ment au livre, la trame √©voque Alice aux pays des merveilles et sa suite De l’autre c√īt√© du miroir, tous deux de Lewis Carroll et hantant l’univers de Gaiman (il est ouvertement cit√© dans Sandman); et, ce n’est pas √©tonnant pour ce thurif√©raire de la litt√©rature anglaise qui s’inspire √©galement d’influences aussi vastes que La mouche noire, Barbe Bleue, Hansel & Gretel, Harryhausen, les Quay bros et Hayao Miyazaki.

ALICE AU PAYS DES MERVEILLES (TIM BURTON, 2010)
Comme si cela tombait sous le sens, Tim Burton a fini par librement adapter au cin√©ma un roman taill√© pour lui: Alice aux pays des merveilles (1865). Avec une profusion de moyens et de la 3D relief, le r√©alisateur d’Edward aux mains d’argent y traduit la pens√©e de Lewis Carroll: l’imaginaire et la r√©alit√© sont intrins√®quement li√©s et nos r√™ves aident √† r√©soudre les soucis du quotidien. Pourtant, le spectateur n’oublie jamais qu’il est devant une production Disney o√Ļ la nostalgie de l’enfance estompe la dimension onirique, le sentiment d’√™tre diff√©rent et la noirceur de l’exclusion. Cette r√©interpr√©tation consensuelle – qui peut √™tre vue comme une trahison – o√Ļ chaque acteur y va de sa petite performance (Johnny Depp, relook√© comme Madonna, imitant Michael Jackson, piti√©!) renvoie aux d√©boires que Disney a connus avec les diff√©rentes adaptations d’Alice aux pays des merveilles. R√©alis√©e en 1951, la premi√®re version d’Alice en dessin anim√© n’avait pas remport√© le succ√®s escompt√© et Aldous Huxley, l’auteur du Meilleur des mondes, a √©t√© renvoy√© par Disney parce qu’il voulait en faire une sorte de voyage sous LSD…