Gégé rêve de King Kong pour le réalisateur de La Grande Bouffe. Cru, charnu, poétique, désespéré, beau.

PAR ROMAIN LE VERN

A New York, Gérard (Depardieu, déjà en mode Gégé) travaille au Musée de Cire de la Rome Antique, erre dans son appartement en sous-sol infesté de rats, fréquente des potes marginaux (une veuve joyeuse, un photographe black, un vieux pervers esseulé) et débarque régulièrement dans un petit théâtre dirigé par des féministes organisant un spectacle sur le viol d’un homme. Un soir, elles finissent par le prendre comme cobaye pour une répétition. Un matin, au petit réveil, c’est la fin de son monde, ou presque: les femmes dominent les hommes; d’étranges individus en combinaisons blanches (en réalité, des dératiseurs) musardent pas loin de chez lui; et surtout un immense singe dans la brume, échoué sur une plage à la rive du fleuve Hudson, tient contre lui une petite guenon… que notre Gégé va prendre sous son aile. Volontairement, le film relaye au second plan toutes les informations essentielles à la compréhension (d’où vient cet immense singe?) pour privilégier des digressions surréalistes. L’argument fantastique ressemble à un prétexte pour développer les thématiques et obsessions inhérentes au cinéma de Marco Ferreri: les relations homme/femme, la décadence de la société, la fuite impossible.

A l’arrivée, Rêve de singe n’est que la métaphore d’un homme désespéré et régressif, impuissant et incapable de devenir père, tout en laissant le champ ouvert aux fantasmes les plus fous (c’est la richesse et la qualité d’un film par ailleurs assez équivoque). Après La dernière femme, où il finissait par se trancher le sexe avec un couteau électrique, Gégé Depardieu incarne une nouvelle fois le mal-être de l’homme moderne chez Ferreri, seul dans un monde précaire et suicidaire qui ne demande qu’à être refait. On a parfois l’impression de revenir à l’origine du monde (au sens de Courbet) et ce n’est peut-être pas un hasard si Gérard, au boulot, colle des poils pubiens à un mannequin de cire (les mannequins étant presque plus vivants que les humains). Il y crée sans en avoir conscience un nouveau monde souterrain et fantasmé qui correspond à ses envies. Le combat final avec son patron revient à déterminer qui le dirigera. De l’autre côté, des femmes reconstruisent un nouveau monde par l’art afin de contrer le machisme en vigueur.

Pour se sentir vivant, Gérard doit transgresser des règles sociales, rejeter tout ce qui correspond à la civilisation, un peu comme l’abus de scatologie dans La Grande Bouffe où la consommation intempestive de nourriture emmène vers une issue tragique. En résultent des séquences absurdes : acheter une plante pour l’épanouissement de la guenon et inscrire la bête à l’administration comme un enfant, en lui donnant une identité et donc une humanité. La guenon représente l’innocence, préfigurant le rôle des enfants chez le cinéaste – ils y sont symboles d’espoir et de renouveau comme dans Pipicacadodo. La présence des rats et l’anonymat des lieux dans lesquels Gérard évolue préfigurent une apocalypse imminente. Les personnages secondaires qui l’accompagnent dans sa déchéance témoignent, eux, d’une douleur abyssale que ce soit la veuve (Geraldine Fitzgerald) surprise par une étreinte impudique, l’obsédé sexuel interprété par Marcello Mastroianni (toujours touchant) – le personnage le plus libidineux et le plus tragique – ou la petite amie (Gail Lawrence), féministe jusqu’au bout des ongles, qui ne comprend pas les hommes et s’enfuit pour élever son enfant toute seule.

Ce qui reste intéressant également ici, c’est l’utilisation de l’espace, amplifiée par une atmosphère déjà cotonneuse. Ferreri ne donne pas d’indices spatio-temporels pour mieux représenter l’espace mental de Gérard, en alternant des plans larges et des plans rapprochés. Rêve de singe a été tourné à New York, mégapole déshumanisée, mais rien n’y est précis, ne serait-ce qu’au niveau de la communication entre des acteurs de différentes nationalités. C’est aussi une manière de suggérer l’éloignement progressif des personnages. L’importance de la subjectivité est induite par la présence du personnage principal à chaque plan, sans pour autant avoir recours à une caméra subjective (le spectateur le regarde se perdre tout en ressentant sa poisse existentielle). La scène finale sur la plage ressemble à un leitmotiv qui rassemble les Marco Ferreri les plus sublimement désespérés et la présence d’une femme rédemptrice renvoie à Contes de la folie ordinaire. De manière plus générale, certaines séquences interpellent le regard, forcément. Pourtant, sous le vernis provocateur (tout ce qui peut passer pour de la misogynie), il y a la sensibilité crève-cœur et le spleen d’un cinéaste réfugié sous sa carapace agressive. Une scène suffit à résumer ce film d’une tristesse morbide et étouffante. A la question de l’homme («pourquoi est-ce que tu ne veux pas me faire l’amour?»), la réponse de la femme («parce que je t’aime»). C’est aussi simple que ça.

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