Il y a un avant et un après Requiem pour un massacre. Vous n’en reviendrez pas indemne. Vivant, certes, mais traumatisé.

PAR ROMAIN LE VERN

Dans un village en Biélorussie, pendant la Seconde Guerre mondiale. Un enfant habitant un village anonyme occupé par les troupes nazies s’engage dans la Résistance malgré le désaccord de sa mère. Là-bas, il va croiser le regard d’une jeune paysanne blonde. L’incarnation de l’ange et de l’innocence. Puis une explosion. Puis le chaos. Puis l’enfer…

A l’origine, Requiem pour un massacre (titre français) / Come and See (titre international) devait s’intituler «Tuez Hitler!». Pour le cinéaste Elem Klimov, le «tuez Hitler» signifiait «tuez le monstre en nous». Finalement, il a opté pour Come and see, titre percutant trouvé huit ans après les premières ébauches du scénario, provenant de l’Évangile. En feuilletant l’Apocalypse, les révélations de Saint Jean, le frère du cinéaste est tombé sur l’Agneau qui ouvre le premier sceau et s’est souvenu de la voix de tonnerre assénant «Va et regarde» comme un leitmotiv, à quatre reprises.

Tourné à la SteadiCam, ce film russe à haut risque, en danger, dont chaque plan s’arrache des tripes sa livre de chair, est tout d’abord né du sentiment de culpabilité du réalisateur qui regrettait de ne pas avoir fait «son» film sur la guerre. Les guerres ayant inspiré un nombre de films considérable et deux grands types de cinéastes: ceux qui ont connu de près les combats armés (l’école Fuller) et ceux qui les rapportent d’après le témoignage d’autrui (la tendance Spielberg). Enfant natif de Stalingrad, Klimov a connu les bombardements, la traversée de la Volga, l’exode vers l’Oural avec sa famille. Des visions enfantines l’ont poursuivi toute son existence, de Stalingrad en feu, de réservoirs bombardés laissant couler du pétrole, déversés dans un fleuve brûlant. Sa mère veillait sur lui; son père, lui, combattait. Klimov a littéralement vu l’enfer s’ouvrir sous ses pieds.

La seconde raison pour laquelle Klimov a réalisé ce Requiem pour un massacre venait de l’impression persistante de se diriger vers une Troisième Guerre mondiale (le film a été tourné en 84, au moment le plus critique de la Guerre Froide). Les gens autour de lui craignaient une catastrophe universelle. La troisième et dernière raison résultait d’une insatisfaction laissée par son précédent film, L’agonie, pourtant admiré par les critiques de l’époque. Ces trois éléments (la guerre, le sentiment d’une apocalypse imminente, l’envie de se surpasser) l’ont orienté vers Récit de Khatyne, une nouvelle de Ales Adamovitch qu’il ne connaissait pas. Il y a découvert une description saisissante des années d’occupation et du génocide biélorusse et a décidé de partir de cette substance pour raconter ce destin d’enfant de la guerre d’une puissance sidérante.

Il fallait trouver un acteur de quinze ans pour endosser le rôle principal hardcore du «gamin qui grandit trop vite», et pas n’importe lequel. Celui qui pleurait le mieux. Celui qui était capable d’endurer les pires conditions de tournage, qui pouvait pleurer de froid. Lors des auditions, Elem Klimov a obligé les jeunes acteurs à pleurer et en repassant à plusieurs reprises, en pleurant mieux que les autres, le jeune acteur Aleksei Kravchenko a fini par avoir tout le monde. On peine à croire qu’il ne soit pas devenu fou en même temps que son personnage. Sur le tournage, il est resté très proche du réalisateur et a tout fait en œuvre pour briller devant lui, comme par exemple courir des kilomètres pour conserver une forme olympique. Aleksei Kravchenko était suivi par un psychiatre sur le tournage. Quand on sait qu’une vache fut plombée par de vraies balles à quelques centimètres de lui, on peut arguer que l’expérience fut éprouvante. Ce qu’il reste, de son propre aveu? «Un chef-d’oeuvre».

Ce qui nous dévaste, lorsque l’on découvre Requiem pour un massacre, c’est cette beauté ruinée, cette innocence plombée par la folie des hommes. C’est voir ces visages d’anges blonds vieillir et prendre des décennies en quelques minutes. C’est voir ces visages si beaux avoir peur, grimacer, être defigurés. Klimov traduit tout ce qui se passe et se mélange dans la tête du protagoniste (on ressent lorsqu’il a froid, on plonge avec lui dans un marécage, on partage sa stupeur lorsqu’il prend conscience de sa folie) et au gré d’images crues donne à suivre un lent délabrement physique et moral. En même temps qu’une lutte inespérée pour la survie, n’hésitant pas à montrer ce qui peut se produire d’hallucinant dans un tel contexte. Et ceux qui ont vu Le Mur (Yilmaz Guney, 83) savent à quel point les regards perdus d’enfants livrés à eux-mêmes peuvent hanter douloureusement. Une mise en scène extraordinaire, sensorielle sans se vautrer dans une virtuosité ostentatoire, donne à ressentir l’angoisse (la mère qui s’inquiète au début, l’avion observé dans le ciel), le malaise (lorsque la jeune blonde découvre le secret derrière la maison), le tumulte (le coup de foudre du jeune garçon), l’horreur (la fille qui accuse le garçon d’avoir essayé de la noyer), l’extase (les deux enfants qui secouent les arbres pour arroser leurs corps frêles). Que dire de ces plans-séquences. Et que dire des effets sonores à rendre fou (mixer des cris d’animaux à Mozart). Seul un cinéaste ayant vu le diable a pu obtenir ces effets. Tout retourne le cœur et l’estomac. C’est simple, la puissance inoubliable des regards et des cris suffit à remplir le film. Pas la peine de le revoir, une seule vision marque à vie, au fer rouge. Requiem pour un massacre fut une telle épreuve, une telle catharsis, un tel cauchemar que Elem Klimov n’a jamais pu réaliser autre chose. On le comprend. Comment s’en remettre? Que dire après?

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici