Oui, François Ozon a réalisé de bons films à ses débuts. La preuve avec Regarde la mer, dans lequel irradie la méchante Marina de Van!

PAR JEREMIE MARCHETTI

Seule sur l’üle d’Yeu, Sasha, une jeune femme anglo-saxonne, attend le retour de son mari, son bĂ©bĂ© au bras, dans une maison isolĂ©e. Il fait beau, il fait chaud, l’ennui prĂ©domine. Un jour, Tatiana, une routarde, demande Ă  Sasha d’emprunter son jardin pour installer sa tente. D’abord brusquĂ©e, Sasha tente tout de mĂȘme d’aller Ă  la rencontre de cette femme solitaire, un peu sauvage, obscure, grave et tĂ©mĂ©raire. Et ça finira mal, si mal


«Ozon n’est pas Ozu, Regarde la mer aurait dĂ» s’appeler Regarde la merde» aurait dit Godard. Preuve qu’il ne s’est pas contentĂ© de filmer (parfois) des conneries, il en a dit pas mal aussi. Mais la formule est chaos, irrĂ©sistible, et on prĂ©fĂ©rera s’en amuser. L’objet du dĂ©lit lui, fait taire cependant tous les rires: François Ozon passait Ă  l’époque Ă  une Ă©tape majeure, un film plus long, aprĂšs une bonne dizaine de courts-mĂ©trages. Des curiositĂ©s oĂč valsent les ombres de Eros et Thanatos, l’envie de revenir peut-ĂȘtre vers un cinĂ©ma abrasif comme dans les 70’s (Fassbinder et compagnie) et une fascination Ă©vidente pour la fluiditĂ© sexuelle. À l’époque, Regarde la mer, qui ne dure qu’une quarantaine de minutes, sort en salles accompagnĂ© d’Une robe d’étĂ©, son antithĂšse solaire. Ozon se fait remarquer, continuera Ă  irriguer ses obsessions dans des titres plus (Sitcom, Gouttes d’eau sur pierres brĂ»lantes) ou moins rĂ©ussis (Les amants criminels, intĂ©ressant mais ratĂ©), avant de s’embourgeoiser en bonne et due forme. Est-il pour autant moins bon? Pas forcĂ©ment. Juste plus sage, plus grand public. De temps Ă  autre, on retrouve ce petit goĂ»t malaisant, cette proportion aux intrigues tordues, cette perversitĂ©.

InterpellĂ© par son court Bien sous tout rapport (et sa famille voyeuriste), François Ozon entraĂźne Marina de Van dans sa spirale, pour une collaboration qui stoppera en 2000 avec Sous le sable. Inutile de dire que ces deux-lĂ  devaient se nourrir allĂ©grement, d’un univers scabreux Ă  un autre. La preuve en est dans ce Regarde la mer, qui n’aurait pas eu la mĂȘme saveur sans la prĂ©sence de la De Van, qui engloutit ce qui aurait pu ĂȘtre un conte moral Ă  la Rohmer.

Dans un calme anxiogĂšne, Regarde la mer confronte une mĂšre lumineuse Ă  une ogresse, hallucinante Marina De Van au comportement inattendu, glaçant, en totale dĂ©calage avec tout ce qui l’entoure. Que veut-elle donc cette vampire de la route, engoncĂ©e dans ses vestes en plein Ă©tĂ©, caressant les tombes ouvertes et observant religieusement le bĂ©bĂ© de son hĂŽte? Ozon multiplie les pistes, les dĂ©tails, met mal Ă  l’aise autant par l’image (le coup de la brosse Ă  dents dans les chiottes qui n’a pas Ă©chappĂ© Ă  Jean Luc donc) que les mots (incroyable dialogue en plans serrĂ©s dĂ©rivant sur les zones les plus grises de l’accouchement), s’aventure dans de beaux coins troubles et rarement explorĂ©s (la sexualitĂ© d’un maman dĂ©laissĂ©e, dĂ©couvrant alors des sous-bois orgiaques comme les filmera plus tard Guiraudie) mais n’explique rien et laisse l’imagination courir. Un vrai film d’horreur, sans codes de films d’horreur, qui nous laisse lĂ , dans un inconfort total. Regarde le chaos, c’est par lĂ .