Où est le queer? Où est le chaos? Dans ces quinze objets, sélectionnés avec amour et représentatifs du queer-chaos dans ses beaux états et ses beaux éclats.

PAR GEOFFROY DEDENIS

La Région Sauvage, Amat Escalante (2017)

Un non-film de cul perché loin loin, dans une forêt mystérieuse envahie par la brume et dans laquelle réside un obscur objet du désir. C’est comme si les relents gothiques d’Antichrist croisaient les relents gothiques de Possession, mais avec une touche latino singulière permettant de rendre le tableau plus, hum. Festif? Les évènements deviennent peu à peu incontrôlables et lovecraftiens, jusqu’à ce que l’on nous dévoile l’un des monstres les plus phalliquement terrifiant qu’on ait pu voir depuis… Ben euh Possession. Mentionnons aussi la présence d’une scène d’orgie animale inter-espèces total chaos from outer space.

Sauna the Dead: A Fairy Tale, Tom Frederic (2016)
L’amour est mort et il a grave la dalle. Un mec sexy dans un genre basique – physique néo-classique de gym rat post-hitlerjugend – se ballade dans un sauna où il vaut mieux venir avec du lubrifiant et se la joue Ebenezer Scrooge du cul en envoyant promener tous ses prétendants. Puis, comme c’est de coutume dans les saunas gay, tout le monde commence à s’entredévorer. Toujours plus charnel, toujours plus consommateur, toujours plus semblable à tous les autres. Le zombie s’avère incarner l’aboutissement logique du clone gay. La romance est-elle possible après l’uberisation de la baise? En tous cas Tom Frederic veut y croire et c’est plutôt gentil de sa part.

Les Îles, Yann Gonzalez (2017)
Tout ce qu’une chambre peut renfermer d’intime, d’érotique, de frustrant. Des amoureux extatiques, un monstre en mal d’amour, des visions peut-être réelles – mais on s’en moque –, qui se meuvent dans une douce ambiance lysergique pour infiltrer nos synapses avec délice. Ça chope, ça pense à la fin, ça se dit des mots scabreux et émouvants dans des jardins peuplés de garçons aux pénis dressés. Suspiria meets Genet.

Diablo in Madrid, Bruce LaBruce (2017)
Premier d’une série de quatre courts prévus pour le site Cocky Boys – penser à racheter des Kleenex – Diablo In Madrid est fidèle au style «in your face» de l’auteur canadien, avec des séquences blasphématoires où le héros antichristique crache et pisse sur des tombes avant de se branler joyeusement autour des familles endeuillées. À une époque où il est difficile d’être choqué, LaBruce ranime la petite vieille outrée qui hoquette des « m’enfin, mais où va-t-on! » en chacun de nous. Et avouez que vous aimez qu’on saccage ce qui reste de dignité à notre civilisation bande de pervers polymorphes.
NB : Diablo in Madrid est à rattacher à un tout nouveau genre de porno conceptualisé par notre chouchou : le Hate Porn.
Is this the real life? Is this just fantasy?

The Misandrists, Bruce LaBruce (2017)
Puisque l’auteur de ces lignes met toujours en avant l’objectivité et refuse de prendre parti dans le conflit assimilationnisme/résistance, il est de bon ton d’évoquer pour la troisième fois Bruce LaBruce. Où sont les femmes? Dans The Misandrists pardi! L’autre variation d’après Les Proies de Don Siegel sortie en l’an 2017, étrangement moins médiatisée que celle de miss Coppola. Serais-ce à cause de la thématique féministe-transgenre? De la mise en avant de la rhétorique d’ultra-gauche terrorist friendly? Ou bien de la séquence donnant à voir une réassignation de sexe forcée en gros plan? Allez savoir.

Les Garçons Sauvages, Bertrand Mandico (2017)
Voyage à bord d’un bateau ivre en compagnie de matelots qui descendent des droogies d’Orange Mécanique. Comme d’habitude chez Mandico c’est la fête des apparitions oniriques déstabilisantes, tout semble organique, sexuel, repoussant, même les plantes et la nourriture. C’est beau et gluant, ça se mange sans faim.

Call Me a Ghost (2017) et The End (2018) de Noël Alejandro
Un revamping de l’artporn est-il envisageable? Va-t-on réhabiliter la sensibilité poétique à l’âge des hastags dont on n’ose prononcer le nom? On pourrait le penser en regardant ces deux jolis courts de Noël Alejandro featuring Pierre Emö. D’abord dans le rôle d’un very friendly ghost sortit d’une revue porno des seventies, pour donner un coup de main à un bel inconnu mélancolique au clair de lune. Ensuite en alcoolique délaissé, qui reçoit la visite d’une faucheuse plutôt bien gaulée le temps de ce qui ressemble à un dernier câlin, étrangement plus chaleureux qu’on ne s’y attendrait. Il va sans dire que ce type de films mêlant recherche esthétique et sexualité explicite est difficilement classable à une époque où on aime mettre une étiquette sur absolument tout. À tel point qu’en suivant l’exemple de LaBruce, nous pourrions chercher à concevoir un nouveau terme visant à définir cette variante romantique du porno: Emo Porn? Baudelairian Porn? Edgar Alan Porn? Merci d’envoyer vos suggestions à la rédaction qui se fera un plaisir de les lire, d’en faire un best of, des t-shirts et des portes clés.

À ton âge le chagrin c’est vite passé, Alexis Langlois (2017)
Alexis Langlois chante la rupture amoureuse et en rimes dans cette comédie musicale qui donne à voir une ado dans le mal que ses copines tentent de sortir du fossé sentimental où elle se trouve, en trashant son crush sur messenger. Un exemple remarquable de la marche à suivre si vous souhaitez remonter le moral d’une amie prisonnière de l’auto-flagellation émotionnelle. La mise en scène est ici over queer, puisque chacun des personnages joue deux rôles, masculin et féminin. Ce qui permet parallèlement d’exploiter les acteurs deux fois plus et de faire exploser les catégories genrées. Prend ça Christine Boutin. Si les séquences d’envoi de textos ultraviolents ou les passages rap de téci à base d’insultes venues de l’hyperespace ne vous font pas rire c’est que vous êtes mort ou sarkozyste.
Le prochain film d’Alexis Langlois De la terreur mes sœurs, se matérialisera dans notre dimension sous peu et donnera la parole aux meufs trans qui en on marre de se faire emmerder au quotidien et décident de prendre les armes. Good.

Queercore : How to Punk a Revolution, Yony Leyser (2017)
Documentaire revenant sur une sous culture qu’il serait peut-être temps de réactiver including John Waters, Kim Gordon, Bruce LaBruce – again and again – Kathleen Hanna, Dennis Cooper, Genesis P-Orridge, Peaches, Hole, Justin Bond et ça continue…

Like Cattle Towards Glow, Zac Farley & Dennis Cooper (2015)
Le simple fait que Dennis Cooper ait co-réalisé ce film devrait suffire à en faire une œuvre chaos. L’auteur américain based in Paris ayant écrit des livres au sujet de prostitués toxicos plus ou moins majeurs qui écoutent Swans et font la rencontre de meurtriers en puissance, s’avère en effet plus qu’affilié au concept de transgression. Cooper est un peu à la littérature ce que Gregg Araki est au cinéma – du moins jusqu’à Nowhere –, ce dernier le mentionne d’ailleurs carrément dans Totally Fucked Up, si si la famille. Le film, reprend la structure en cinq segments d’un porno, tout en y greffant les éléments narratifs violents et désespérés des textes de l’écrivain. Du pas vraiment porno, cérébral, froid et analytique. Dépression, obsession, confusion. Let’s go.
NB : Le nouveau film du duo Farley-Cooper sort bientôt, ça parle d’un ado qui veut se faire exploser, littéralement, et ça s’appelle Permanent Green Light.

Crazy House, Aaron Mirkin (2015)
Adaptation du texte d’un certain Lonely Christopher – joie de vivre tut tut bip bip – on y retrouve le trop mignon Connor Jessup, remarqué à raison pour son interprétation d’un jeune homme pas au top dans Closet Monster. Jessup est à nouveau tourmenté dans ce court métrage où la santé mentale de son personnage se détériore sérieusement après le suicide d’un ami dont il se sent responsable. La teen angst a de nouveaux moyens de communication mais certainement pas plus de communicabilité. Aaron Mirkin s’adresse à la génération zolpidem et fait ça bien. Let’s make our parents frightened again.

The Ballad of Genesis and Lady Jaye, Marie Losier (2011)
Quand on s’aperçoit qu’une bonne partie de la communauté gay célèbre Beyoncé, une mère de famille qui veut qu’on lui put a ring on it, alors que pendant plus de quarante ans, Genesis P-Orridge a œuvré pour démolir les frontières sociales, sexuelles et artistiques dans une semi-ombre médiatique, on se dit qu’un truc a dû foirer quelque part. Mais Marie Losier a compris qu’il y avait là un sujet et un être d’un intérêt conséquent pour toute personne souhaitant s’affranchir des normes. Cette ballade condense une biographie accélérée et une histoire d’amour fusionnelle au sens premier du terme. Car Genesis et Lady Jaye subissent des opérations chirurgicales visant à remodeler leurs corps à partir des fragments de leur moitié et parvenir à invoquer un troisième être issu de cette technique de remontage du moi, le pandrogyne. Vous aimeriez savoir ce que signifie tout ce charabia impossible à résumer en dix lignes? Eh bien ça vous donne une raison d’aller voir ce film, qui plus est, ça vous fera un sujet de conversation sympa pendant vos réunions Tupperware, après vos sorties à la piscine ou n’importe laquelle de vos activités de déviants irrécupérables.

The Divine David Presents, David Hoyle pour World of Wonder Productions (2013)
Que serait-il advenu si Liza Minnelli avait passé ces dernières années assise dans un hangar abandonné à tirer sur une pipe de crystal meth? Quelque chose de merveilleux. Détendez-vous, ouvrez vos yeux et vos oreilles et écoutez le divin David Hoyle vous parler de l’absence de sens du vingt-et-unième siècle, de son endroit favori pour faire des promenades méditatives – un canal où des jeunes gens se font éviscérer – et d’expériences sexuelles précoces avec le père Noël. Isn’t it beautiful? It’s almost avant-garde.

Hoist, Matthew Barney (2006)
Rarement un film aura autant prêté attention à mettre en forme le rapport érotique entre la chair, la nature et la technologie. Hoist se place dans la trajectoire des déviations biomécaniques de Crash ou The Sex Garage, mais en plus écolo et moins nihiliste. On peut également y constater les dommages irrémédiables occasionnés au cerveau de Barney suite au fait d’avoir entretenu une relation suivie avec Björk. Le réalisateur-athlète olympique-plasticien s’approche avec ce court de quelque chose qui s’apparente à l’origine du désir. Quelque chose d’informe et poisseux, d’humanoïdo-végétal. Vous serez excités par ce que vous verrez et vous ne comprendrez pas pourquoi. Hmmmmmm.

Les soirées Food & Film organisées par Les Froufrous de Lilith
Les meilleures soirées mashup youtube/bières/copines/humour noir de votre vie pour une somme plus que modique. Ceci dans un cadre chouettos, permettant d’établir une atmosphère apte à amener des thématiques questionnantes telles que «Chez les riches», «La politique peut-elle casser des briques?» et un prochain numéro spécial feel bad «Qu’ils se détruisent tous nous périrons sans eux» – Ouaiiiiiis. Allez donc faire un tour à DOC, qui sait, vous pourriez peut-être même pécho. Ou peut-être pas. Mais quoi qu’il arrive, vous aurez droit à de la comfort food de premier ordre confectionnée par les petites mains au grand cœur du Bumplab pour vous aider à apaiser ce gouffre affectif qui vous plombe le moral, ne serait-ce que le temps d’un entracte.

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