Le saviez-tu: l’un des films préférés du réalisateur Paul Thomas Anderson a été réalisé par le père de Robert Downey Jr.. Kamoulox chaos.

PAR PAIMON FOX

RĂ©alisĂ© en 1969, Putney Swope est peut-ĂŞtre le film le plus cĂ©lèbre de Robert Downey Sr. (le père de Junior donc). Dans les annĂ©es 60-70, ce cinĂ©aste indĂ©pendant rĂ©alisait des films underground dont les revendications sociales et politiques Ă©taient traitĂ©es sur le mode de la satire. Il cherchait Ă  tirer l’esprit du spectateur vers le haut en proposant de rĂ©flĂ©chir sur des sujets brĂ»lants et on ne peut plus actuels. En son temps, la charge cynique de Putney Swope contre l’establishment amĂ©ricain, fit mal au politiquement correct ambiant. Quelque part entre M.A.S.H. (critique du système consumĂ©riste US) et Sweet Sweetback’s Baadasssss Song (black power).

Revoir Putney Swope donne à penser que des cinéastes engagés comme Robert Downey Sr. (surtout dans la première partie de sa carrière sinueuse) ou Warren Beatty manquent cruellement au cinéma américain actuel. Ce dernier s’en est d’ailleurs sans doute inspiré pour sa comédie Bullworth dans laquelle un politicard, las de tourner la même langue de bois dans sa bouche, décide de faire n’importe quoi (s’autoriser à être franc, faire du rap avec Pras, des Fugees – NB. le morceau Ghetto Supastar vient de ce film –, tomber amoureux d’Halle Berry, découvrir la réalité nue d’une vie qu’il a toujours cru dorée) pour proposer une nouvelle manière de concevoir la politique US. Présenté à la Quinzaine des réalisateurs au festival de Cannes en 1970 et hélas jamais distribué en France, Putney Swope appartient à cette catégorie de brûlots acides, moins démago que bouffons, qui confirment la prédilection de certains cinéastes ricains, plus courageux que les autres, pour l’uppercut en pleine tronche dans un style faussement smooth. Dommage qu’après son excellent et méconnu Pound, satire Browningienne où des êtres humains remplaçaient des animaux dans des cages, Downey Sr. n’ait pas poursuivi dans cette voie qui lui allait si bien et se soit contenté d’œuvres plus policées, plus consensuelles, moins subversives. Pas grave : il a au moins réalisé avec ce Putney Swope, son chef-d’œuvre.

Pour donner un aperçu de ce film (rare car mal distribuĂ©), on peut le prendre comme une sorte d’équivalent fictionnel des documentaires d’un Frederick Wiseman. A la diffĂ©rence que Wiseman dĂ©nonce les injustices sur le terrain, en plantant sa camĂ©ra lĂ  oĂą ça gratouille et oĂą donc les problèmes surabondent. Comme nous sommes dans la fiction, Downey Sr. s’autorise tous les impossibles et montre comment il est possible de niquer le système de l’intĂ©rieur et donc de crĂ©er une rĂ©volution dans un univers hiĂ©rarchisĂ©, rĂ©gi par de nouveaux cyniques. Titre Ă©ponyme, Putney Swope, c’est le personnage principal jouĂ© par un Arnold Johnson, acteur gĂ©nialement ahuri qui n’a pas l’air de comprendre ce que cherche Ă  dire son metteur en scène. Dans le commentaire audio disponible sur le zone 1, on apprend que Johnson peinait Ă  retenir son texte et, pire, Ă  le dire. Ce qui n’a posĂ© aucun problème Ă  Downey Sr. qui avait prĂ©vu de le doubler himself dès le dĂ©but du tournage (ce qui fait qu’on entend la voix de Robert et qu’on ne le voit pas). Au dĂ©part soumis puis roublard, Putney comprend plus vite que celui qui l’interprète qu’il est le seul afro-amĂ©ricain d’une boĂ®te WASP oĂą tout le monde se dĂ©teste. Et en devient prĂ©sident. En rĂ©alitĂ©, tous les membres prĂ©sents lors de ce vote donnent leur voix Ă  celui qui aura le moins de chance d’être Ă©lu (Putney parce qu’il est black). Les quinze premières minutes du film, comme tirĂ©es d’un Frankenheimer parano de la fin des sixties, semblent ourdir un pseudo-thriller politique angoissant (utilisation de la musique, mise en scène oppressante). Elles fomentent en rĂ©alitĂ© un incroyable retournement de situation qui va considĂ©rablement changer la donne. A l’insu de son plein grĂ©, Putney devient le premier Black Panther Ă  la tĂŞte de la plus grande agence New Yorkaise de pub et va se comporter comme un Fidel Castro en dynamitant ce monde costard-cravatĂ© du travail. Que l’on se rassure: c’est pour de rire.

Du coup, Putney rebaptise l’agence de pub «Truth and Soul» et fait ce qu’il veut: confier Ă  ses amis black des postes Ă  haute responsabilitĂ©, filer les jetons aux vieux WASP (signalons parmi eux la prĂ©sence mortelle de Antonio Fargas connu dans l’inconscient collectif comme Huggy-les-bons-tuyaux de la sĂ©rie Starsky et Hutch). Mais Putney ne s’arrĂŞte pas en chemin de sa belle entreprise de destruction massive. BoĂ®te de pub oblige, il va crĂ©er des rĂ©clames inĂ©dites qui ne mentent plus aux consommateurs: l’alcool et le tabac, c’est pas bon pour la santĂ©. Les jouets pour faire la guerre, c’est de la merde. La reconnaissance de cet objet impoli et culte (le film a Ă©tĂ© rĂ©alisĂ© il y a pile quarante ans, avec des peanuts et beaucoup d’énergie) a mis un temps fou Ă  venir mais ce n’est pas surprenant: l’excellente bande-son signĂ©e Charley Cuva (compositeur de Downey Sr., Ă©galement sur Pound) Ă©tait disponible dans le commerce il y a seulement deux ans. Bien qu’il traite son sujet sur le mode de la fable (et si?) et milite pour la transparence dans ce monde putride de la publicitĂ©, Downey Sr. ne lâche pas sa cible d’un bout Ă  l’autre. Le contrepoint Ă  cette rĂ©ussite individuelle (qui devient collective, puisque celle de toute une communautĂ©, dĂ©peinte avec ses excès – donc refus du manichĂ©isme), c’est le gouvernement amĂ©ricain qui voit d’un assez mauvais Ĺ“il cette nouvelle manière de vanter les produits Ă  la tĂ©lĂ©vision.

Des annĂ©es avant l’excellent et si incompris Idiocracy, de Mike Judge, dans lequel le papa de Beavis et Butt-Head rendait compte de la crasse culturelle des États-Unis et montrait un prĂ©sident black ancienne gloire du porno, Robert Downey Sr proposait, lui, un prĂ©sident nain consommateur invĂ©tĂ©rĂ© de substances illicites. Ne pas se fier Ă  son apparente frivolitĂ© ni mĂŞme Ă  son cĂ´tĂ© doucement rebelle: avec sa thĂ©matique riche, Putney Swope va bien au-delĂ  de la simple utopie gauchisante, plaide pour la pagaille dans un univers sclĂ©rosĂ©, se range du cĂ´tĂ© des marginaux brouillĂ©s avec l’autoritĂ© et dĂ©poussière des annĂ©es avant n’importe quel 99 balluches les arcanes de la communication publicitaire et de ses mĂ©thodes marketing pas toujours catholiques. Ici, les plages publicitaires, en couleur, crĂ©ent un contraste saisissant avec les autres images, en noir et blanc. L’une d’elles montre de charmantes demoiselles demi-dĂ©vĂŞtues, sexuellement libĂ©rĂ©es, qui rendent service Ă  la sociĂ©tĂ© Lucky Airlines en prenant au sens littĂ©ral l’expression “s’envoyer en l’air”. C’est ça la pub de demain et tant pis si ça casse toutes les valeurs morales de l’oncle Sam. Le monde de Robert Downey Sr. ne connaĂ®t pas la morale. DrĂ´le? Oui. Abrasif? AssurĂ©ment. Pervers? Bien sĂ»r. Et contre tous. Avec un peu de savon, beaucoup de confusion, et surtout du chaos.

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