[PUCE MARY] The Danish Level

Qui dit Lars dit Danemark et qui dit Danemark dit MUSIQUE DANOISE UNDERGROUND.

PAR GEOFFROY DEDENIS

En ce mois d’octobre judicieusement dĂ©diĂ© Ă  Lars von Trier, il serait de bon ton d’aborder un peu plus en profondeur la culture de la nation qui vit naĂźtre le rĂ©alisateur le plus teigneux du cinĂ©ma contemporain. Justement, cela fait bientĂŽt dix ans que le «pays le plus heureux du monde» traverse un ouragan sonore trĂšs chaos, d’oĂč a Ă©mergĂ© un nombre considĂ©rable de jeunes musiciens aussi beaux, sombres et glaçants que les films de l’homme qui se fit tatouer «FUCK» sur les phalanges de sa main droite. C’est en 2010 que des noms tels que Lust For Youth, Sexdrome, Marching Church, Croatian Amor, Iceage ou VĂ„r dĂ©voilent leurs minois mi-angĂ©liques, mi-pervers de post-ados n’ayant pas fermĂ© l’Ɠil depuis six mois. Ces groupes scandinaves reconstituent un admirable panorama de la gloomy music d’antan, allant du noise au black metal, sans laisser de cĂŽtĂ© la pop Morrisseysque, l’ambient ou le power electronics. Un terreau danois hyper-rĂ©fĂ©rentiel, fertile et qualitativement loin d’ĂȘtre dĂ©gueulasse. Étonnamment, ils percent et leur popularitĂ© augmente de façon exponentielle, en partie parce que les protagonistes de ces groupes figurent dans au moins trois formations diffĂ©rentes chacun. Une surproductivitĂ© qui permet Ă  cette douzaine de gamins mĂ©lancoliques s’emmerdant gravos de constituer une semi-vraie scĂšne en moins de temps qu’il n’en fallut Ă  Lindsay Lohan pour retourner en detox durant sa pĂ©riode de probation. La plupart de ces boutes-en-train se rĂ©unit sous le label-secte ultra top tendance xanax coke opioid crisis friendly, dont le nom suffit Ă  dĂ©crire l’atmosphĂšre gĂ©nĂ©rale : Posh Isolation.

C’est ici que la ravissante Pupuce – Frederikke Hoffmeier – fait ses premiers pas et continuera de balancer la majeure partie de ses saillies discographiques. IsolĂ©e parmi les solitaires, Frederikke est, il faut bien le dire, un peu toute seule au milieu de ces mecs aux yeux cernĂ©s qui tirent continuellement la mĂȘme tronche qu’Isabelle Huppert lorsqu’on lui propose un rĂŽle genre Madame Hyde – dĂ©solĂ© mais franchement quand mĂȘme, non?
NĂ©anmoins, il ne faut pas oublier qu’on est danois comme on a le syndrome d’Asperger, et pour notre plus grand bonheur, Frederikke s’en cogne total. Elle trace sa route Ă  coup de murs de son transcendants et transcendantaux. Des mises en bruit qui dĂ©vastent corps et esprits, au cours desquelles le flux et reflux du feedback induit chez l’auditeur une montĂ©e synesthĂ©sique – ou lui fait se cogner la tĂȘte contre le sol, Ă  vous de voir. OĂč qu’elle se trouve, quoi qu’elle fasse, elle expulse psychiquement ses tripes en direction d’une assistance venue, de toute façon, s’en prendre plein la gueule. MalgrĂ© sa morphologie d’elfe, Hoffmeier parvient Ă  fournir au public un avant-goĂ»t de l’enfer. Reprenant le flambeau des hĂ©ros de notre adolescence – Throbbing Gristle, Whitehouse, Placebo, t.A.T.u., elle incarne un satellite capable de ranimer les ex-collĂ©giens virĂ©s d’EPS pour insulte Ă  professeur, feinte d’handicap non-convaincante, ou tentative d’automutilation sensĂ©e fournir un aller-simple pour l’infirmerie, ne passez pas par la case dĂ©part et ta mĂšre – rien Ă  voir avec d’éventuelles expĂ©riences personnelles, je spĂ©cule c’est tout – I feel you, you’re beautiful. You’ll go far. You’re a star, only believe in yourself. Vous venez d’assister Ă  un interlude Christinaguileresque ayant pour but de rassurer le lecteur gay traditionnel, qui me terrifie, je dois l’admettre.

C’est en suivant une logique absolument hmmmmm logique, que Puce Mary nous fait en cet automne [ajouter l’adjectif de votre choix ici], l’offrande de sa derniĂšre conjuration sonique. Saison des transformations et des pertes, [rĂ©organisez l’ordre des mots ou faĂźtes les disparaĂźtre ici] propice Ă  ce troisiĂšme album intitulĂ© The Drought. Un titre qui Ă©voque d’emblĂ©e une thĂ©matique rĂ©currente dans ses productions passĂ©es : la matiĂšre. La musique de Puce Mary s’avĂšre catĂ©goriquement organique. Le nom des compositions rappelle d’ailleurs les caractĂ©ristiques propres Ă  cette saison ; ses mĂ©tamorphoses Ă  la fois fatales et magiques, putrides et libĂ©ratoires. En suivant un fil d’Ariane parallĂšlement cosmique et intime, elle entame ce volume avec Dissolve, pour nous imposer Ă  mi- parcours Coagulate. Les deux principes alchimiques fondamentaux.
Avec The Drought, c’est encore une expĂ©rience sensorielle et Ă©motionnelle qu’Hoffmeier cherche Ă  transmettre. La musique se ressent par vagues, par oscillations mĂ©ditatives, cathartiques. Une Ă©nergie progressive et diffuse qui donne l’impression qu’à chaque seconde, l’air se charge un peu plus en Ă©lectricitĂ©. Une force concrĂšte combinĂ©e Ă  un lyrisme et un sens de la superposition des couches sonores. En tĂ©moigne To Possess Is To Be In Control, oĂč Fredrikke dĂ©clame de sa voix dĂ©sincarnĂ©e et bizarrement Ă©rotique une prose au romantisme dĂ©routant. Elle reprend lĂ  un texte dĂ©jĂ  exploitĂ© dans If I Could Look Out Your Eyes, I Would – PrĂ©sent sur la compilation You And Me Now. OpĂ©rant ici une variation, plus violente, et agressive. Ainsi les mots «It makes me weak to watch and gaze at the world like there’s nothing left», «If I could possess you, like I possess my own body», viennent remplacer «I feel the warmth and texture and simultaneously I see the flesh unwrap from the layers of fat and disappear.» On monte d’un cran dans la folie furieuse musicalement et narrativement. L’obsession invasive Ă©crase l’attachement nostalgique. En revanche on conserve dans les deux versions ces couplets hypnagogiques sublimes :
If I could attach our blood vessels so we could become each other I would.
If I could attach our blood vessels in order to anchor you to the earth to this present time, to me, I would.
If I could open up your body and slip inside your skin –
If I could open up your body and slip inside your skin –
If I could open up your body and slip inside your skin, I would.

Une dĂ©claration d’amour cannibale avouĂ©e, chantĂ©e.

En rĂ©alitĂ© extraite d’un poĂšme de l’auteur/performer/artiste/and more, David Wojnarowicz. Un texte Ă©crit Ă  propos d’un amant qu’il vit agoniser et mourir des suites du sida. Une tentative de traduction textuelle du sentiment qu’on Ă©prouve face Ă  un ĂȘtre cher qui s’évapore sous nos yeux, pour finalement disparaĂźtre, «comme des larmes sous la pluie». Puce Mary plagie, rĂ©cupĂšre, remodĂšle et hisse en quasi-hymne son pleur.

Des rĂ©fĂ©rences littĂ©raires donc, mais pas que. La chanson qui suit, Red Desert fait directement rĂ©fĂ©rence au film d’Antonioni (Le dĂ©sert rouge donc) et Ă  l’ariditĂ© titre. Un dĂ©sert affectif, oĂč les notes d’orgue envahissent peu Ă  peu l’espace, en mĂȘme temps que les paroles de Frederikke se fanent majestueusement Ă  l’ombre du vacarme.

Un acte d’auto-reprise, d’altĂ©ration des strates du passĂ© qui pourrait dĂ©finir le processus crĂ©atif de Puce Mary. On rencontre une seconde variante/transformation dans The Size Of Our Desires, auparavant formulĂ©e tel que : I Pray For Deliverance, The Size of My Desires, prĂ©sent sur la compilation, I Could Go Anywhere But Again I Go With You – un sacrĂ© putain de talent en ce qui concerne les titres, j’espĂšre que vous l’aurez remarquĂ©. On y perçoit Ă  nouveau ces hurlements lointains, suraigus, au point qu’on les confondrait presque avec des crissements de pneus. Adjani in the subway station feeling. Sans Ă©voquer ces inspirations gutturales, rythmĂ©es par un beat entĂȘtant, qui rĂ©sonne aussi bien dans le crĂąne que dans la cage thoracique. De l’électro paĂŻenne, pour sĂ»r. Une mystique de la reprise, du remix, de l’accumulation des couches de sens syntaxiques et acoustiques, qui renvoie Ă©galement aux arrangements en constante Ă©volution qu’Hoffmeier expĂ©rimente d’un live Ă  l’autre. Le public parisien se rappellera sans doute de son passage envoĂ»tant Ă  la Villette Sonique en 2017.
FaĂźtes la revenir.

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