Amis branleurs, fuyez. Amis chaos, restez.

PAR JÉRÉMIE MARCHETTI

Sur les lits de Gerard Damiano, Eros et Thanatos s’étreignent à n’en plus finir. Mais qui baise qui ? Qui l’emporte ? Qui jouit ? Le doute subsiste, mais à la fin, on devine celui qui reste. Le porno comme un requiem, tout un art pour Gérard. Après L’enfer pour Miss Jones, il fait une escapade dans l’horreur avec Legacy of Satan, mais c’est un non. Damiano est fait pour le cul, beau, funèbre, et rien d’autre. Toute l’amertume de ce retour au bercail se ressent alors très (h)ardemment dans son Memories Within Miss Aggie, qui va encore plus loin dans la noirceur que le déjà sinistre L’enfer pour Miss Jones.

Le mood sera de glace, de charbon. Miss Aggie, âgée et sèche, trimballe sa caboche dans la neige avant de retrouver son mari impotent dans sa cabane au fond des bois. Elle voit du sang. Ou peut-être pas. Les visages sont pâles, finis, les voix sont graves et usées. Comme dans un Bergman des familles, et ceci le plus sérieusement du monde. Aggie se rappelle à son bon souvenir : on la revoit pulpeuse, blonde, rencontrant le prince charmant sur un pont. Ils ne savent pas quoi dire, ils ont peur et ils sont beaux. Ils font l’amour et se découvrent comme des enfants. Les gestes sont lents, presque mal assurés, aux antipodes du porno boulot dodo. Nous voilà ravis et confus à la fois par tant de romantico-porno, avec une pointe de naïveté par dessus. Mais Aggie se trompe. Elle n’était pas blonde et n’a jamais rencontré son prince charmant ainsi.

Comme chez David Lynch, on abat des cartes pour mieux les retirer. Quitte à ne plus croire ce qu’on voit, on se contente de ressentir. Aggie est-elle cette brunette bizarre et seule, s’enfonçant des poupons dans le sexe pour se faire jouir ? Ou cette prostituée de saloon, dont les regards caméras embrase le spectateur, suppliant à son client voyeur de la prendre, écartant ses cuisses, crispant ses doigts. On ne sait pas, on ne sait plus. Les actrices se succèdent : Kim Pop et son allure de poupée des années folles, l’androgyne Mary Stuart, Darby Lloyd Rains en feu. Au milieu, Harry Reems vient s’imposer en morceau de choix pornstache. Seulement voilà, on compte les scènes de sexe comme les actrices : trois tours et puis s’en vont. Damiano fout le cahier des charges au feu, et l’arrose d’essence lors d’un final traumatisant, où l’on découvre la vraie Miss Aggie, avec virage Hitchcockien et embardée gore à la clef. Thanatos 2 – Eros 1

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