Conseil chaos pour 2020: surveillez La nuée réalisé par Just Philippot, écrit par Jérôme Genevray et Franck Victor, racontant le combat d’une mère de famille qui, pour sauver sa ferme de la faillite, élève des sauterelles comestibles et développe avec elles un étrange lien obsessionnel. Enquête sur la genèse d’un film fantastique attendu comme le loup blanc.

De très grands espoirs sont placés en La nuée, premier long métrage réalisé par Just Phillipot, écrit par Jérôme Genevray et Franck Victor. Et pour quelles raisons avons-nous de bonnes raisons d’y croire? Parce qu’on a vu l’excellent court métrage de son auteur, Acide et parce qu’il a séduit les instances mises en place pour développer et aider des projets liés au cinéma de genre: les commissions des résidences So Film (porté par Thierry Lounas, fondateur de la société de production Capricci films et de la revue du même nom) comme l’appel à projets de films de genre du CNC en décembre 2018. Dans le premier cas, l’objectif desdites résidences est de renouveler le long métrage de cinéma de genre en France et de proposer des modes d’écriture innovants en laissant davantage de place aux expériences d’écriture collective. De l’autre côté, l’appel au cinéma de genre lancé par le CNC travaille sur le même front: encourager la diversité des genres au cinéma et élargir la palette narrative des projets proposés. Le montant plafond de l’aide est fixé à 500 000 € par projet. Et au-delà de la volonté de renouveler les genres représentés au cinéma, le jury se voulait particulièrement attentif à l’originalité du projet, aux qualités narratives du scénario, à la singularité des personnages et à l’univers visuel. Une nouvelle aide devant inciter les créateurs à s’engager sur des voies insuffisamment empruntées dans le cinéma français : le film fantastique, le thriller ou encore la comédie musicale. Et le jury 2018 en charge de cette sélection, était présidé par Julia Ducournau (Grave), vice-présidé par Quentin Dupieux (Le daim) et comptait un certain Romain Le Vern (créateur du site Chaos). De leurs délibérations, trois films ont été sélectionnés: Ogre de Arnaud Malherbe (produit par Gloria Films), Else de Thibault Emin (produit par Tobina Film) et La nuée de Just (produit par Capricci Production et The Jokers Films).

Naissance d’un projet
Nous avons discuté avec les deux scénaristes de La nuée, Jérôme Genevray et Franck Victor, qui nous ont expliqué la genèse de leur projet de film de genre, confirmant qu’il y a bien une nouvelle génération, à la fois de réalisateur et de producteur: «Il y a une sorte de nouvelle vague, nourrie à tout un pan du cinéma, mais surtout aux séries américaines», déclare Jérôme Genevray. Tous unis les uns et les autres pour permettre de faire exister ces films, ces voix, ces visions troublantes de l’imagination. D’entrée de jeu, il nous confie que leur projet a connu un «bel alignement des planètes», pour reprendre leurs mots. Après avoir été sélection parmi les 600 projets de la résidence d’écriture So Film, puis soutenu par Arte Cinéma, The Joker et sélectionné à l’appel à projets du CNC, le film sortira en salles courant 2020. Et il faut dire qu’avec son pitch, qui nous prépare à une histoire de déséquilibre mental sur fond de drame familial, le film a de quoi nous faire saliver.

Les deux scénaristes sont deux grands cinéphiles, ils se sont rencontrés sur un projet de websérie intitulé Belles Plantes, puis dont l’aventure collaborative a commencé avec le court métrage La pomme d’Adam (2006), leur première collaboration en tant qu’auteur et dont le casting comportait Catherine Marchal, Bérénice Bejo et Zoé Félix. Très vite un lien, non seulement amical, mais aussi de cinéma s’est créé: «70% de nos gouts se correspondent» confesse Franck Victor. Pour Jérôme Genevray et Franck Victor, le court métrage est le lieu de toutes les expérimentations, c’est un laboratoire où l’on apprend de nos erreurs et où l’on apprend à comprendre le fonctionnement d’une histoire au cinéma, «C’est vraiment stimulant, c’est un lieu où l’on peut effectuer des essais. […] La prochaine étape pour nous c’est de co-réaliser un long métrage. Bosser ensemble ce n’est pas pareil, on n’a pas le même stress», nous explique Franck Victor. Les deux, très rigolards en dépit de la noirceur de leur inspiration, se complètent idéalement. Jérôme Genevray a fui l’informatique dans lequel il s’était lancé pour s’engouffrer dans le cinéma, il nous dit que son «approche est plus analytique et presque algorithmique. Je sais que c’est différent pour Franck. Pour moi écrire un scénario ce n’est pas de la littérature, c’est un langage visuel qui est plus proche d’un puzzle mental où tout doit-être logique». Les deux insistent sur l’apprentissage de la structure et au mode d’organisation des faits pour ne pas se sentir perdre pied à l’intérieur de son propre domaine: «Dans tous les arts, il y a de l’apprentissage. L’écriture est une science et elle a ses codes» nous dit J.G. Jérôme Genevray poursuit: «Après avoir réalisé plusieurs courts métrages, je suis allé voir des producteurs afin de réaliser des longs métrages. Mais ça n’a pas marché. Le système de l’époque, qui est en train de changer aujourd’hui, ne fonctionnait pas comme ça. Il fallait arriver avec un scénario obligatoirement. Alors j’ai commencé à écrire et développer un long métrage qui était une comédie romantique. Il avait été acheté par UGC, on l’a développé, il y avait le budget et le casting, mais comme beaucoup de premier long métrage, ça ne s’est pas fait. À ce moment-là, je me suis dit que je n’allais pas vivre de la chance, mais qu’il fallait que je bosse la dramaturgie, la structure du scénario, etc.» En tout, 10 ans! 10 ans avant que La Nuée se retrouve en résidence So Film. «Plus j’avance et plus j’ai l’impression qu’un scénario ressemble à de l’architecture», avoue Franck Victor. «Il faut un plan béton, avant de se lancer. Mais il ne faut pas que les méthodes ne soient pas trop sèches. Il n’y a pas de hasard, mais plutôt de l’apprentissage».

L’idée de départ de La Nuée vient de Jérôme Genevray qu’il a développé seul durant des mois. Tout est parti de quelque chose de très quotidien et personnel. Alors qu’il était en train de travailler sur des projets, ses enfants sont venus le voir et lui ont demandé de jouer avec eux. Sa réponse négative a fait naitre une lueur de tristesse dans leurs yeux. Pourquoi s’acharner au travail tandis il y a du temps d’amour devant soi? Cette question hante le parcours de Virginie, l’héroïne du film, confronté d’une part à son obsession du travail et à sa réussite pour subvenir aux besoins de ses enfants. D’un autre coté, ses enfants ne demandent qu’un truc: du temps et de l’amour. Une fois la thématique trouvée, Jérôme Genevray propose à Franck Victor de faire une co-écriture, chose qu’il a acceptée: «L’écriture du film s’est faite sans pression et naturellement, sans doute parce qu’on avait un langage plus construit via notre expérience personnelle. C’était vraiment la première fois qu’on écrivait ensemble. Avant on faisait les projets séparément et là on s’est rendus compte que ça fonctionnait très bien», explicite Franck Victor. Les deux se répartissent les scènes après en avoir beaucoup discuté. Jérôme Genevray explique que «L’un écrit, l’autre lit, du coup on a vraiment un regard critique. Puis les rôles tournent». Franck Victor ajoute qu’ils sont «sans arrêt en train de reparler des personnages et de la structure. Sur les films qu’on écrit, il se passe presque un an après le début du projet avant qu’on écrive un dialogue».

D’Hitchcock à Spielberg, en passant par Clouzot ou Cronenberg, ces derniers vouent une admiration sans borne à un cinéma qui les a nourris, les inspire. La culture est très importante pour eux, il faut avoir une connaissance du milieu pour réussir à y travailler: «Il ne faut pas faire des films comme-ci rien d’autre n’existait avant. Ça nourrit de voir le travail des autres» insiste Franck Victor. Les deux ont adoré Grave de Julia Ducournau et Petit paysan de Hubert Charuel – deux récits qui, remarque-t-on, cherchent à enregistrer ce qui relève de l’intime dissonant et du trouble personnel face à un environnement aux antipodes. Les deux scénaristes, qui débutent dans le cinéma, prennent plaisir à étudier les structures narratives des autres films. Jérôme Genevray explique: «On a commencé à regarder tous les films qui pouvaient de près ou de loin ressembler à notre scénario. On a analysé les structures des films de Cronenberg. La mouche est une grande référence. Non seulement, puisqu’il s’agit d’insecte, mais pour la structure du métrage. Il y a trois personnages, deux lieux et une perfection d’écriture. C’est à la fois très ténu, peu de morts, mais d’une force dramatique énorme, empli de dilemmes universels». On pense notamment beaucoup à Phase IV de Saul Bass, film génial qui mettait en scène des fourmis qui attaquent des humains, puisqu’il s’agit ici de de sauterelles mutantes. Jérôme Genevray l’avoue, c’est ce film qui l’a aidé a trouver la piste narrative au début de La nuée!

Ce qui attirent ces deux scénaristes, ce sont les histoires qui font intervenir le fantastique tardivement. Biberonné à Tourneur ou à Franju, ils aiment les failles et les miasmes psychologiques chez des personnages complexes. «D’ailleurs, c’est le problème de certains films de genre où les personnages n’existent pas et sont réduits à de grosses caricatures. Tout l’inverse de Hérédité et de Midsommar d’Ari Aster qu’on a adoré tous les deux, avec des personnages extrêmement forts. Toute la fin d’Hérédité est extraordinaire avec le personnage joué par Toni Collette qui découvre qui elle est». Jérôme Genevray est tombé par hasard sur la publication de l’appel à création lancé par So Film. «On s’est dit qu’on n’avait rien à perdre et on a tenté. Personnellement, je n’y croyais pas beaucoup. Puis, 4 mois plus tard, Thierry Lounas, le chef de So Film me dit qu’on est sélectionnés». Franck Victor rajoute: «Il y a eu une sorte de grâce sur ce projet. On a passé tant d’années à galérer et là, intuitivement quand on a commencé les résidences, ça peut paraitre gonflé, mais on savait que ça allait se faire», ce à quoi Genevray répond: «Ce n’est pas de la prétention. C’est juste que, soudain, es étapes se franchissaient simplement et ça ne nous était jamais arrivé».

La France bénéficie aujourd’hui d’aide importante à la création: «C’est important de comprendre le système français. Il y a une vraie envie pour le cinéma de genre, les choses sont en train de bouger. Thierry Lounas, le chef de So Film fait partie des gens qui veulent vraiment faire bouger les choses et il laisse la chance aux jeunes, à toute une nouvelle génération», confesse Franck Victor. Dans la continuité de ses résidences nationales consacrées au court métrage, le magazine So Film a initié en partenariat avec le CNC, la chaîne CANAL+, la SACEM, la société de ventes internationales Wild Bunch et les principaux studios d’effets spéciaux français, un ensemble de résidences de création de longs métrages et un parcours cinéma dédié au cinéma de genre. «Les résidences sont ultra magiques. Nous avons eu la chance d’être bien entourés. Les résidences permettent de bosser avec beaucoup de gens en collaboration, mais aussi de rencontrer des producteurs et distributeurs. On reçoit les avis des autres projets et les conseils des professionnels. On a envie que tous les projets des autres se fassent», déclare Franck Victor, «D’ailleurs, ce n’est pas nous qui avons trouvé le titre La Nuée, mais quelqu’un qui se trouvait là-bas. La notion de collectivité s’avère très enrichissante. C’est très bon d’avoir des retours, mais aussi d’aider les autres. Pour moi la créativité reste une association d’idées», ajoute Jérome Genevray.

Il s’est passé un an et quatre mois entre le début des Résidences et la version définitive validée par les producteurs. En effet, la fin du programme des Résidences se conclut par la mise en production du film: «Cela a été vite, il y avait de la collaboration. Le fait de rencontrer différents acteurs de la chaine de production, en amont, c’est super important. On a pu rencontrer le chef des VFX de chez Micros, des gens que tu ne rencontres jamais habituellement quand tu écris un scénario». En effet, de grands studios d’effets spéciaux (Mikros, Mac Guff, La Maison, Solidanim, Autre Chose) et de maquillage conseillent techniquement les auteurs des projets pour renforcer la créativité et l’inventivité des propositions. «Ces professionnels vont te dire le coût de chaque phrase de ton scénario. Ces informations permettent de nous ouvrir les yeux, pas pour nous obliger ou nous contraindre, mais pour nous rendre conscients de ce qu’on veut vraiment exprimer et de pouvoir concrètement les réaliser. Comment accentuer la dramatisation du film par le visuel, etc.».

Dès le départ, il y avait la volonté du producteur de produire à l’américaine, c’est-à-dire, qu’il achète et quelqu’un d’autre réalise le projet. Ils ont choisi ensemble, avec le producteur, le jeune cinéaste Just Phillipot qui signera son premier long métrage. «Nous avons constaté que son regard porté sur l’histoire allait dans notre sens, explique Jérôme Genevray. Nous avons pu le découvrir avec le fort et percutant court métrage Acide, récit endiablé d’un nuage de pluie toxique qui force la population à fuir comme ils peuvent.» Le court faisait partie du programme 4 histoires fantastiques sortie en 2018, anthologie des premiers courts métrages issus des résidences So Film de 2017. Les deux scénaristes disent lui faire confiance et qu’il n’y a aucune frustration à ne pas réaliser le film. D’ailleurs, cela leur a permis de continuer à développer d’autres projets en parallèle; ce qui aurait été impossible avec le lourd processus du tournage.

Doté d’un budget de 2,8 millions €, le film devrait sortir dans le courant de l’année. Les deux scénaristes expliquent qu’avec un budget de 5 millions, le film aurait pu se faire plus confortablement, mais que cette somme est déjà une chance: «L’équipe a disposé de 7 semaines de tournage, ce qui est beaucoup et rassurant. On ne peut pas bâcler un film comme ça. On est très fiers des premières images qu’on a vues». 500.000 euros du budget ont été récoltés via l’appel à projets CNC, une aide importante pour le financement d’un projet pareil – surtout à une époque où le cinéma de genre a du mal à trouver du financement. «Le CNC qui relance des commissions de genre montre bien leur envie et leur détermination. À l’époque, 90% des gens me disaient que le CNC allait faire qu’une cession, puis qu’ils arrêteraient. Ça montrait bien l’esprit qu’on a à l’égard du de cette institution. Il y a des possibilités en France de faire plein de choses et c’est excitant la période qui s’ouvre. La période est aussi stressante et déstabilisante d’un point de vue social qu’elle est excitante au niveau cinéma».

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