Qui a envie d’une petite plongĂ©e dans un club fĂ©tichiste underground londonien? Vous, Ă©videmment.

Peut-on manier le SM Ă  la lĂ©gère sans tomber dans le kinkshaming ou la caricature inconsciente? L’exercice est, il faut croire, très dĂ©licat et souvent Ă©vitĂ© au cinĂ©ma, qui prĂ©fère user du sujet pour exciter ou faire frĂ©mir. Si La secrĂ©taire (Steven Shainberg, 2003) remporte le dĂ©fi haut la main, on en oublie que son camarade british Preaching to the perverted a eu moins la chance de se faire connaĂ®tre, manifestement culte dans son pays d’origine et pas du tout ailleurs. Chez nous, le film aura fait une apparition flash en salles, un retard de deux ans Ă  la pelle. A l’heure oĂą les films nineties commencent dĂ©jĂ  Ă  souffrir d’une patine dĂ©suète, Preaching to the Perverted affiche une modernitĂ© tant idĂ©ologique que visuelle qui fait un bien fou. Le retour Ă  l’ordre et la morale (le regard toujours plus condescendant sur le corps fĂ©minin ou le porno), le malaise intĂ©griste (manif pour tous et consorts) et l’intolĂ©rance crasse ne cesse d’hurler aux fenĂŞtres: mĂŞme si très implantĂ©e dans son pays d’origine et donc remplie Ă  la gueule d’idiosyncrasies, l’action de cette sexy comĂ©die trouve un Ă©cho frĂ©missant en cette fin d’annĂ©e 2019. Une bonne chose pour ce premier long-mĂ©trage d’un rĂ©alisateur de tĂ©lĂ©vision, mais une mauvaise pour nous en somme.

Tout tient dans Preaching to the Perverted dans le choc des mondes et des culs: un brave informaticien puceau et catho est envoyĂ© par Scotland Yard pour infiltrer le milieu SM anglais, que la police des mĹ“urs essaye dĂ©sespĂ©rĂ©ment de faire tomber. C’est bien connu, les pisse-vinaigres adorent emmerder ceux ne vivent pas comme eux… et pour ainsi dire ceux qu’ils ne voient jamais (ils s’emmerdent tellement, les pauvres). Sous le dĂ´me de la dĂ©cadence, Tanya Cheex (aveuglante Guinevere Turner, vĂ©ritable main de velours dans un gant de fer) est la dominatrice suprĂŞme, dirigeant de nombreux esclaves et animant des fĂŞtes incroyables oĂą sadiques et masochistes trouvent leur Eden. Avec ses allures de baby Tom Hardy, Peter l’enfant de choeur dĂ©couvre un monde dont il ne soupçonnait pas l’existence et devra se plier Ă  quelques coutumes pour ne pas se faire griller. Avec une telle structure, on ne peut s’empĂŞcher de penser parfois Ă  l’atroce PĂ©dale Douce (rĂ©alisĂ© la la mĂŞme annĂ©e tiens!) oĂą le pourtant homo Gabriel Aghion prĂ©cipitait un hĂ©tĂ©ro en terre inconnue, tout en rĂ©duisant le monde lgbt Ă  des bouffons hurlants, ce qui en faisait accessoirement un film bizarrement plus reac que friendly.

Preaching to the Perverted, lui, Ă©vite les Ă©cueils de la rom’com banale, rĂ©ussissant mĂŞme Ă  imposer une fin conventionnelle en apparence, tout en prĂ©servant sa subversion dans un numĂ©ro d’Ă©quilibre sans aucun doute très british. Manifestement bien renseignĂ©, le film dĂ©voile le milieu SM comme nulle autre ne l’avait fait auparavant (peut-ĂŞtre MaĂ®tresse de Barbet Schroeder?), ne se moquant jamais des pratiques et de ses participants, et ne se contentant pas de rĂ©duire le bdsm Ă  deux coups de cravaches et de talons: on peut y voir un anneau clitoridien stimulĂ© Ă©lectroniquement ou des systèmes de piercings et d’attaches complexes, preuve d’une imagination aussi vertigineuse que stimulante. Rare aussi de voir les fondements du BDSM abordĂ©s de manière intelligente, repositionnant ainsi les questions de respect, de consentement ou d’inversion des rĂ´les, permettant Ă  de nombreuses femmes d’Ă©chapper en partie au système hetero-patriarcal pour jouir d’un pouvoir nouveau. NoyĂ© dans dix mille nuances de rose (il y en a dans tous les plans!), le film assume pleinement l’esthĂ©tique baroque du milieu SM, dont les looks parfois hallucinants font encore pĂ©tiller la rĂ©tine. De l’autre cĂ´tĂ© de la porte des plaisirs (dont la sonnette grille les mâles non avertis), Scotland Yard est filmĂ© comme un palais de bureaucrates Ă  la gorge sèche, oĂą le chef des opĂ©rations s’enfile des vidĂ©os porno en citant Himmler dans le plus grand des calmes. C’est dans ce monde de frustrations et d’avarice que se cachent Ă©videmment les cerveaux les plus endoloris et les plus misĂ©rables. Rien n’a changĂ©.

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