Possum est l’adaptation d’une nouvelle écrite par son réalisateur Matthew Hollness, publiée à la fin des années 2000. Imprégné d’inquiétante étrangeté freudienne, le texte raconte l’histoire d’un marionnettiste hanté par des traumatismes d’enfance, qui ne s’expriment qu’au travers de ses créations. En grand passionné de cinéma de genre, Hollness envisage en 2016 de faire un film d’horreur, et choisit de développer sa nouvelle à l’échelle d’un scénario de long-métrage. Son intention de départ était de réaliser une œuvre quasi muette, ayant en tête les films fantastiques des années 20 et 30 rattachés à l’expressionnisme allemand, où l’âme torturée des personnages était strictement incarnée par l’image.

Son intuition est bonne, dans la mesure où le genre horrifique sied parfaitement à l’angoisse indicible qu’il veut mettre en scène. L’horreur se caractérise en effet par le fait qu’elle exploite et approfondit une situation bloquée (une malédiction, une série de meurtres, etc.), à l’image du refoulé propre à l’inquiétante étrangeté. Le film d’horreur est justement l’exploration de cette situation telle que quand on croit parvenir à s’en sortir, on découvre qu’on est toujours dedans, sans aucune possibilité de s’en échapper. Dans Possum, le pauvre Philip (Sean Harris), marionnettiste en disgrâce obligé de retourner dans la maison de son enfance, voit ses traumatismes ressurgir au travers d’une marionnette qu’il a confectionnée. Elle est le «possum» qui donne son titre au film, ce corps mystérieux dissimulant sa véritable nature : est-il mort, ou bien ne prend-t-il que l’apparence de la mort?

Hanté par cette altérité aux traits arachnéens, Philip va tomber dans une psychose étouffante, qui va perturber son appréhension sensible du temps et de l’espace. Le film choisit d’adopter son point de vue, prenant ainsi la forme d’un espace mental chaotique et surréaliste. Au travers d’un usage très intelligent de l’ellipse, la frontière entre réalité et cauchemar s’effrite, et refuse d’offrir ne serait-ce qu’une once d’espoir à son personnage principal. Souvent filmé en plan large, Philip est comme écrasé par un environnement insaisissable, aussi bien dans le champ que dans le hors-champ. Jamais nous ne pourrons avoir une idée claire de l’espace dans lequel il évolue, passant d’un lieu à un autre après une coupure brutale, ou bien à l’aide d’un simple raccord. Sa maison, dédale crasseux où rode l’abominable oncle Maurice (Alun Armstrong), rappelle visuellement l’appartement de Seligman dans Nymphomaniac, sorte de taudis intemporel digne d’une œuvre de Samuel Beckett. Nous comprenons rapidement qu’un minotaure à l’identité insaisissable erre dans ce labyrinthe mental. Reste à savoir qui est le véritable monstre. Soupçonné d’avoir kidnappé un enfant, Philip ne sait pas s’il est coupable, et si cette maudite marionnette est là pour lui rappeler sa culpabilité. Ce qui suscite alors la peur, ce n’est pas seulement l’incarnation visuelle de l’altérité, mais le fait que celle-ci ne soit ni identifiable ni repérable par la raison du personnage (et par celle du spectateur), à la fois partout et nulle part, morte et vivante, enterrée et déterrée.

Que ce soit au travers du cadrage, du grain de la pellicule 35mm, de la photographie de Kit Fraser, du montage, du design sonore ou de la magnifique interprétation de Sean Harris et d’Alun Armstrong, Possum incarne assez brillamment son sujet, rappelant aussi bien l’univers de Kafka que celui des frères Quay. Néanmoins, on ne peut s’empêcher de penser que le film souffre d’un format qui le pousse à se répéter. Certes, l’horreur est en partie le «retour du même», mais Matthew Hollness n’arrive pas vraiment à gommer l’impression de redite, notamment en ce qui concerne les apparitions de la marionnette. Le format du moyen-métrage lui aurait sans doute permis d’être plus concis, sans pour autant impacter sa louable ambition expérimentale.

Possum est donc une œuvre qui respire la névrose, portrait hanté des tribulations d’un pauvre hère plus innocent qu’il n’y paraît. En dépit de répétitions franchement pénalisantes, ce premier film, dont l’auteur doit être surveillé de près, reste une proposition de cinéma ambitieuse et exigeante qui vaut clairement le coup d’œil. Le film est sorti au cinéma en octobre 2018 au Royaume-Uni, et demeure inédit en France.

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