Un visionnage récent de ce film et il apparaît cette évidence que Zuzu n’a jamais rien produit de plus dense, de plus complexe, de plus démentiel que cette histoire à évolution continue, à géométrie variable, à transformations à vue.

PAR ROMAIN LE VERN

Peu importe dans le fond que vous adhériez ou pas au cinéma de Andrzej Zulawski : il y a toujours quelque chose d’incroyable à retenir. Un film a priori anodin comme Mes nuits sont plus belles que vos jours possède autant de fulgurances que de passages à vide. Pourtant, on en retient le principal : une hypnose, un flux musical, un souvenir opaque d’images bizarres comme dans un rêve étrange et pénétrant, ou un cauchemar. Sur le papier, Possession ressemble à un vaudeville trash dans lequel un mari (Marc, interprété par Sam Neill, tellement déphasé qu’il en devient excellent) est cocufié par sa femme (Isabelle Adjani, double, démoniaque, diabolique, déesse, démentielle…) qui se tord d’amour et de passion pour un monstre. En l’état, un synopsis de mélodrame conjugal travaillé par l’horreur métaphysique, l’hystérie et le fantastique – ce dernier genre avec lequel il a commencé dans sa période polonaise des années 70 (La troisième partie de la nuit, qui peut être vu comme un brouillon de Possession) et qu’il a poursuivi plus tard à la fin des années 90 avec le sous-estimé Chamanka.

A l’écran, un chef-d’œuvre d’incarnation d’idées formelles dans lequel on retrouve son goût de la passion braque, du romantisme exacerbé, de la manipulation des corps et de la peinture Bosch d’un monde en proie aux forces du mal. Un résultat tellement puissant, tellement dérangeant qu’il a connu les foudres de la censure. Il en existe d’ailleurs trois versions : une américaine, intégralement remontée, de 80 minutes, une française de 127 minutes et une anglaise de 118 minutes. Les VHS françaises reprenaient le montage anglais. Jusqu’alors, seul le DVD américain proposait la director’s cut de 127 minutes, sans version française ni sous-titres.

En interview, Zulawski cite souvent Ingmar Bergman pour la construction de ses scénarios en affirmant que le meilleur script doit être comme une pièce de théâtre, avec seulement des dialogues. Pour lui, filmer une histoire revient à filmer ce qui doit dépasser le spectateur. Autour du thème du double, il propose avec Possession, une histoire à évolution continue, à géométrie variable, à transformations à vue. Diable, quelle richesse! En prenant l’option de la lecture politique, le choix de situer l’action en Allemagne devient une clef essentielle à la compréhension. Le couple Sam Neill/Isabelle Adjani habite dans un appartement, en face du mur de Berlin, devenue ville apocalyptique et angoissante. La menace, c’est un monstre répugnant créé par Carlos Rambaldi (E.T.) qui, sans que ce soit clairement défini, catalyse tous les démons d’un pays entre deux époques. On peut aussi y voir le parcours identitaire d’une femme schizophrène par instinct de survie dans un monde dépourvu de spiritualité. L’impression d’être dans un purgatoire se traduit par des détails infimes : l’importance du rouge pour représenter l’enfer ou la présence d’un escalier en colimaçon proche d’un yggdrasil symbolisant une montée au paradis impossible dans les dernières scènes. La fusion du bien et du mal a lieu lorsque le mari surprend sa femme baisant avec le monstre (la chair blanche d’Adjani cadenassée par des tentacules). A la fin, la contamination a lieu et les doubles prennent possession des humains. Le double de la femme a les traits rassurants d’une maîtresse d’école aussi douce qu’une Iseult aux blanches mains. Le double du mari n’est qu’une écorce vide. De cet usage du personnage et de la narration qui en découle naît un questionnement à propos de l’existence envisagée en tant que leurre permanent. On peut aussi faire fi des interprétations pour profiter d’un climat angoissant et paranoïaque.

Au-delà de l’intelligence de cinéma (vertigineux mouvements de caméra, première apparition du monstre etc) et de la liberté du scénario, c’est l’implication extrême des acteurs chez Zulawski qui donne un surplus. Dans la première scène de L’important, c’est d’aimer, Romy Schneider, actrice qui partait du néant à une étrange plénitude, n’arrivait pas à dire qu’elle «aimait» lors de la fameuse séquence des photos *non, pas de photos*. Après avoir vécu le pire, elle finissait par dire qu’elle « aimait » avec ses tripes à la fin à celui qu’elle aimait. Dans Possession, un plan-séquence dans les couloirs d’un métro où Isabelle Adjani exécute une transe hystérique reste dans les mémoires. Dans les années 70-80, l’actrice était au sommet de son art. On pouvait la voir dans des propositions de cinéma excitantes (L’histoire d’Adèle H., de François Truffaut; Nosfératu de Werner Herzog; Mortelle Randonnée, de Claude Miller, ou encore L’été meurtrier, de Jean Becker). Grâce à elle, Possession est devenu ce grand bloc d’étrangeté qui continue encore aujourd’hui de nous fasciner. Et comme disent les critiques, on n’a pas fini à l’heure où l’on se parle d’épuiser ses beautés.

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