Début des années 90, Todd Haynes faisait skandaaaaal avec Poison, un film à sketches aussi sulfureux que séduisant, inspiré de sous-culture et de Genet.

Todd Haynes avait déjà fait couler beaucoup d’encre avec son Karen Carpenter Story (1988) où il racontait l’anorexie fatale de la chanteuse avec des poupées Ken et Barbie, avec des séquences entrelardées d’images de guerre et de culture populaire. Il est mis en lumière lors de la présentation de son premier long métrage Poison au Festival de Sundance en 1991 (le festival étant alors très surveillé en raison du succès de Sexe, mensonges et vidéo). On y découvre trois volets «Héros, Horreur, Homo» et chaque segment, en apparence différent, a comme dénominateur commun la manière dont les cultures font du sexe un sujet de honte. De quoi provoquer l’ire de la droite intégriste et des forces puritaines dont l’Association américaine pour la famille (AAF), contre le National Endowment for the Arts (NEA) pour avoir soutenu à hauteur de 25.000 dollars pareil affront à 250 000 dollars («Des scènes explicitement pornographiques d’homosexuels se livrant à des actes de pénétration anale» écrivit le révérend Donald Wildmon, qui s’était déjà rendu célèbre par ses attaques contre La Dernière Tentation du Christ de Martin Scorsese). Un fait inédit à l’époque puisque les ligues de vertu ne s’étaient jusqu’alors attaqué qu’à la photo, la littérature, la peinture, pas au cinéma, pour la première fois dans la ligne de mire. Rangé dans le même sac que le photographe Robert Mapplethorpe, Todd Haynes ne pouvait espérer mieux pour cette version contemporaine et provocante d’Intolérance avec une célébration très Satan mon amour des déviances, une transgression de nos tabous, une critique du conditionnement culturel et un regard mélo sur la maladie.

Depuis toujours, Todd Haynes raconte ce qui se passe dans la tête de personnages fantasmant souvent, peinant toujours à faire face au réel. Un thème qui se répercutera dans toute sa filmographie de manière obsessionnelle ainsi que la solitude intérieure, le sentiment inexorable de perte et les fantasmes indicibles. Dans Poison, qui joue sur trois formes (le documentaire, le film érotique et le film d’horreur), ses images sont crues et âpres, sans concession à la censure mais elles invitent aussi à voir au-delà de la simple provocation de surface et les efforts sont largement récompensés. Dans le détail donc, trois histoires dans le dédale d’un esprit anxieux: Hero, reportage sur Richie, un gamin parricide et confessions intimes de ses voisins et copains de classe qui ne témoignent pas toujours à son égard des remarques les plus élogieuses (euphémisme) et racontent essentiellement du bullshit; Homo, histoire de fantasmes en prison d’un post-ado taulard pour un autre homme qu’il connaissait auparavant, avec spirale temporelle, souvenirs d’humiliation qui ravivent les désirs enfouis et violence subie comme une initiation; et Horror, parodie des films de fiction années nimbée d’une musique que le temps a rendue grinçante, il s’agit de la malédiction d’un Dr Jeckyll qui isole un élixir sur la sexualité, boit l’aphrodisiaque absolu, devient un monstre lubrique, la gueule couverte de pustules, qui ne peut supporter le regard compatissant de sa copine et celui, méprisant, des autres. Ces autres, au sens le plus Sartrien, bien entendu. Mais incapable de se contrôler, il contamine la terre entière.

De la beauté dans le crime, de la jouissance scandaleuse, de la métaphore du sida, de l’humour camp comme cache-sexe à la solitude et à la révolte. C’est brut dans ses désirs et queer aussi bien dans la structure que dans la revendication et ça fait du bien par où ça passe.

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