Quelque chose comme le passage dans le ciel du LUFF d’une comète. Récompensé par le prix du meilleur long métrage au Festival underground suisse, Playdurizm, coup d’essai et palme du titre le plus sexy de 2020, fait l’effet d’une détonation dont on ne mesure pas encore l’impact. L’explosion d’un jeune acteur-réalisateur âgé de 23 ans, à suivre absolument.

INTERVIEW: ROMAIN LE VERN / PHOTO: THE LAB STUDIOS

Comment est né Playdurizm?
Gem Deger:
La première étincelle a eu lieu à Prague, en République Tchèque. Une ville que j’ai visité à l’âge de 17 ans comme touriste. Je ne savais pas encore que j’allais m’y installer deux ans plus tard. Je m’étais alors rendu dans un café qui s’appelait le James Dean et je me tenais, fasciné, devant l’affiche du film La fureur de vivre (Nicholas Ray, 1956). De là, est née l’idée d’un film qui s’appellerait Rebel instinct et qui serait un hommage aux thrillers érotiques hollywoodiens cheesy des années 80-90, mon genre préféré au monde. Des films découverts jeune comme Liaison Fatale (Adrian Lyne, 1987) ou Fleur de poison (Katt Shea, 1992); et je regrette d’ailleurs qu’on n’en fasse plus. Ma première idée était de développer quelque chose dans cet esprit de thriller érotique. J’avais donc 17 ans, je ne connaissais personne dans le milieu du cinéma et j’ai rencontré par le plus grand des hasards le scénariste Morris Stuttard qui trouvait que l’idée avait du potentiel. Ensemble, on trouvait les idées et lui, qui avait la maitrise du script, a structuré et écrit une première version du scénario. Au début, on se focalisait sur les deux personnages sexy du thriller érotique et le personnage que j’incarne. Et c’était assez plat, ça manquait de relief. C’est bien après qu’on a pimenté cette structure avec des effets de mise en abyme, des dimensions parallèles, des écrans multiples… A 17 ans, vous n’avez pas encore cette maturité, cette capacité à prendre de la hauteur sur ce que vous voulez raconter. Le scénariste donc mais aussi les producteurs Martin Raiman et Steve Reverand m’ont aidé, rendant le film moins immature. Seul, je ne m’en serais jamais sorti. Quand j’étais seul et que j’écrivais, je voulais mettre en images des idées indécentes, à un tel point que ça n’avait plus aucun sens. Je n’ai pas été longtemps à l’école, j’ai quitté le lycée très vite à 16 ans… Du coup, j’ai appris et grandi en même temps que le film. Avant Playdurizm, j’étais encore à l’école… Si bien qu’en jouant et en tournant ce film, j’ai l’impression d’être parti m’amuser le temps d’un long spring-break.


Ce qui surprend d’emblée, c’est la maturité en tant que réalisateur et l’assurance en tant qu’acteur à seulement 23 ans…
Gem Deger: J’ai eu beaucoup de chance et beaucoup d’aide. Il serait faux et prétentieux de dire que j’ai faut le film tout seul, j’étais la personne la moins expérimentée sur le tournage, tous ceux qui étaient avec moi avaient un passif. Du chef-opérateur aux producteurs, ils ont tous couvert mes erreurs. Sans eux, vraiment, je n’aurais pu faire le film. Playdurizm est mon film d’école où j’ai appris à faire du cinéma, en quelque sorte. Avant de commencer le tournage, je ne savais pas ce qu’était une série B. Je ne connaissais que les films que je regardais et je suis extrêmement reconnaissant tant j’ai appris. Quant à faire l’acteur… J’ai toujours voulu être un acteur, bien sûr, mais j’avais pas du tout confiance en moi; et, au tout début, je ne voulais absolument pas jouer dans le film. Puis, je me suis rendu à l’évidence que le personnage de Damir était en réalité trop proche de moi, de ma personnalité, il rassemblait tout ce que j’étais. Bref, c’était moi dans un univers parallèle. Au final, on a tourné le film en vingt jours en mars 2019. Dans l’ordre: en février, on a fait les répétitions; en mars, on a tourné; et en avril, j’étais en dépression (il explose de rire).

Le film est alors entré en post-production…
Gem Deger: Oui, pendant un an et demi! En novembre 2019, nous avons voulu organiser une projection test, histoire de prendre la température auprès d’un panel de spectateurs, avec un premier montage sans musique ni effets spéciaux. Et ce fut un cauchemar, les gens ont détesté Playdurizm, l’ont violemment rejeté. De mauvais retours qui donnaient envie de jeter l’éponge, qui ont calmé mes expectations et revu à la baisse mes prétentions. Un des commentaires disait que c’était «Quand The Room de Tommy Wiseau rencontre Videodrome», c’était horrible (il rit). Depuis, je me suis blindé en me disant qu’il fallait s’attendre à tous les commentaires, même les plus déplaisants, pour ne pas être affecté. Depuis la présentation du film au LUFF, j’ai reçu plein de messages enthousiastes de spectateurs qui m’ont fait chaud au cœur. Et c’est important d’en avoir car on peut parfois avoir l’impression d’être incompris. C’est si facile de juger, de se fermer, de rejeter un film parce qu’il vous échappe, parce qu’il est trop mystérieux…

Pour avoir vu Playdurizm deux fois pendant le LUFF, le film se vit de façon très différente à chaque nouveau visionnage. C’est un effet voulu?
Gem Deger: Oui. La seconde fois, il y a forcément des répliques que vous comprenez, des scènes que vous appréhendez, des indices que vous comprenez et ce dès la scène d’introduction. Surtout, vous connaissez la fin. C’est pourquoi il faut voir Playdurizm à répétition pour pleinement le comprendre. Même lorsque ça n’en a pas l’air, tout a un sens, tout est connecté et en même temps tout est ouvert pour faire réagir le spectateur. C’est comme regarder une peinture: tout le monde ne verra pas la même chose. Et à chaque nouveau visionnage, il est clair que vous ne regardez plus Playdurizm de la même façon: ce qui vous semblait très drôle à la première vision avec son dimension ludique ne l’est plus du tout à la seconde. Et ça devient un film extrêmement triste. Ce que je sais, pour l’avoir vu plusieurs fois, c’est que j’ai toujours du mal à regarder ce qui se passe à la fin.

Dans la présentation du catalogue du LUFF, vous êtes crédité de courts métrages mais on n’en trouve aucune trace…
Gem Deger: C’est normal. J’ai effectivement réalisé deux courts métrages mais je ne les ai montrés à personne (il rit). Je les ai d’ailleurs détruit, je les avais réalisés pour m’inscrire dans une école de cinéma à Londres quand j’avais 18 ans. J’ai finalement été accepté, j’avais vraiment envie d’y aller malgré mon aversion pour les cursus scolaires. Mais comme je développais parallèlement le projet de Playdurizm avec Morris de l’autre côté, j’ai abdiqué et préféré continuer avec lui.

Comment avez-vous travaillé vos personnages?
Gem Deger: La grande idée derrière ces personnages d’Andrew et de Drew, les deux stars qui appartiennent au film fantasmé par Demir, le héros que je joue, était de traduire quelque chose ayant pris une ampleur considérable avec les réseaux sociaux. A savoir que ce que l’on voit de ces belles filles et de beaux garçons n’est qu’unidimensionnel, vous ne savez rien de ces gens que vous suivez sur Instagram, vous ne connaissez pas leur odeur, vous ne savez pas la manière dont ils parlent, dont ils mangent, dont ils pensent, dont ils se comportent réellement. Ils sont tous les deux comme Ken et Barbie, ces objets parfaits sur lesquels on projette nos propres idéaux. Andrew, sur lequel mon personnage fantasme, est une fausse vision idéalisée, au début. A la fin, il devient ce que Demir a projeté sur lui. Ce que je projette aussi personnellement dans la vraie vie, d’ailleurs: parfois, je me dis que j’aimerais bien vivre à ses côtés jusqu’à la fin des temps! Ce serait une nouvelle forme d’amour virtuel! Et puis cette idée que l’autre puisse vous aider à surmonter un traumatisme, vous réconcilie avec le monde, est la preuve ultime d’amour. Pour moi, c’est de l’amour, peut-être parce que je suis un amoureux passionné. Quand j’aime quelqu’un, c’est toujours trop mais je suis comme ça, j’ai que 23 ans, tout ça s’apprend avec le temps j’imagine… Pour l’heure, j’ai l’impression qu’aimer est plus facile que de s’aimer. C’est dur d’accepter tout ce que vous êtes, d’être ok avec tout, tout le temps.

L’ombre du peintre Francis Bacon, nommément cité à plusieurs reprises, plane sur le film, contrastant avec l’apparente superficialité de la sitcom trash qui se déroule…
Gem Deger: Ça peut sembler idiot ou aberrant mais j’ai la conviction profonde que j’étais Francis Bacon dans le passé.

Vraiment?
Gem Deger: Oui, je ne plaisante pas! Je me sens terriblement connecté à son travail, à un degré d’intimité infini que vous ne soupçonnez pas. Ma grande inspiration pour le film est son triptyque Trois études de figures au pied d’une crucifixion. Ces peintures sont littéralement recréées dans le film.

Quelles sont vos autres influences?
Gem Deger: J’ai beaucoup volé. Je me suis aussi bien inspiré de la chanteuse Lana Del Rey avec des références au morceau Cola que d’un soap-opéra turque pour un plan où j’appuie sur le spray du parfum d’Andrew et je le respire. J’ai trouvé ce plan tellement cool que je me suis dit que j’allais le reprendre. En termes d’influences visuelles, j’ai montré Spring Breakers d’Harmony Korine à mon chef-opérateur Cédric Larvoire. C’est mon film préféré au monde. De même, Gregg Araki m’a beaucoup influencé comme les derniers films de Nicolas Winding Refn tel The Neon Demon.

Quels sont vos projets?
Gem Deger: Je travaille sur un second long métrage avec le même duo de producteurs, mais ça prend du temps… Tout ce que je sais, c’est que je ne veux pas devenir vieux, je veux réaliser autant de choses possibles tant que je suis jeune. J’adorerais faire autant de films que Xavier Dolan pendant sa vingtaine.

Playdurizm – Trailer from The LAB on Vimeo.

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