Dans le paysage cinéphile, le nom de Richard Loncraine s’accompagne souvent de celui de son plus beau fait d’arme, à savoir le sublime Cercle Infernal (Full Circle) en 1976 et son fantôme d’amour et de mort, toujours invisible à l’heure qu’il est. Du genre discret, le bonhomme a rarement eu l’occasion de revenir à un cinéma chaos: exception faite peut-être de son Richard III, qui replace le texte de Shakespeare dans une Angleterre nazie dystopique, mais aussi le méconnu Pierre qui brûle (Brimstone & Treacle), petit machin déviant et bizarre comme on les aime.

À l’origine, il s’agit d’une pièce de Dennis Potter, une des plumes assidues de la production télé anglaise des 70’s, calibrée alors pour une diffusion sur la BBC. La chaîne, poliment mais sûrement, bannira l’objet dit «nauséeux» pour ses écarts de conduites. En 1982, on redonnera une nouvelle chance au récit de Potter mais cette fois au cinéma, permettant au passage au chanteur Sting de s’offrir une nouvelle porte d’entrée dans le monde du septième art: il continuera avec Dune et La promise (où il incarne le professeur Frankenstein), à croire que les projets fissurés de partout lui tenait manifestement à coeur. Une chose est certaine: c’est qu’il livre peut-être une de ses meilleures prestations en place d’un Bowie désiré. Qu’on adore Ziggy ou pas, il n’aurait certainement pas eu les épaules pour soutenir la dimension dramatique de certaines séquences. Donc oui, et contre toute attente, Sting en sale petit diable, ça marche.

Mais quelle est donc cette histoire qui a tant étouffé les pontes de la BBC en son temps? Pierre qui brûle réunit un outsider, un certain Martin Taylor, une sorte de parasite sans passé ni avenir, avec une famille au bord du gouffre: Tom et Norma Bates, des sexagénaires bien tassés qui ne peuvent vivre à présent qu’autour de leur fille Patty, transformée en légume après un accident. Madame prie le seigneur en espérant des jours meilleurs, Monsieur crache dessus en confectionnant – ironiquement – des mots de réconforts pour les morts et les vivants. D’un combine à une autre, Martin se fait passer pour un ancien ami de la jeune fille, et infiltre la baraque de ces cathos poussiéreux, chassant leur soupçons en devenant une sorte d’homme à tout faire et de fiston spirituel. Mais il est évident que ses intentions sont tristement mauvaises: séduire, mentir, tromper le beau monde, mais pour quoi? Pour l’argent? Pour avoir un toit? Ou pour distiller lentement son poison dans cette famille rongée par de vilains secrets?

La confection théâtrale d’origine offre un rythme imparable à ce Théorème barjo monté à l’envers, où la direction artistique tire ouvertement vers le fantastique gothique, et ce dès le générique clapotant dans le ventre d’une gargouille. Le tout s’ouvre et se ferme comme une fable à l’ancienne, assumant ses détours de conte pervers à la moralité si peu morale, fustigeant l’hypocrisie à l’heure du thé (en particulier via le personnage de Tom, conservateur libidineux et ronchon, soit le mec de droite comme on adore le détester). Police assure de parachever l’électricité dans l’air, sans ruiner toutefois les efforts de ce suspens tordu de tous les côtés, qui ouvrira les cicatrices dans un final carrément grinçant. Lanthimos en sautillerait de partout.

Titre original: Brimstone and Treacle
Réalisation: Richard Loncraine
Scénario: Dennis Potter
Avec: Sting, Denholm Elliott, Joan Plowright, Suzanna Hamilton
Royaume-Uni
Durée: 87 min.
Première diffusion: 1982

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