La rubrique PHOTOMATON met en lumière ceux qui font le cinéma. Notre invité: STEVE REVERAND, producteur du PLAYDURIZM de Gem Deger.

Quelle est votre profession?
Depuis que j’ai lancé ma société de production, mon activité de producteur prend évidemment le dessus, mais je continue parfois de pratiquer dans des domaines plus techniques comme la prise de son et le montage, un peu en parallèle. Ça me fait du bien de m’isoler de temps en temps, revenir à des bases plus discrètes et observer le déroulement d’autres productions telle une “mouche sur un mur” comme disent les anglophones.

Quel est votre parcours?
Je me suis retrouvé à Prague un peu par hasard. J’ai commencé par des études en info et en multimédia qui m’ont amené au Canada et en Angleterre. Je ne me suis pas senti de revenir tout de suite en France, et j’ai tenté mon rêve de gosse de faire des études dans l’audiovisuel. A partir de là, j’ai trouvé une école en République Tchèque, qui proposait une formation en anglais très axée sur la pratique. Au bout d’un an, j’ai pu comprendre où étaient mes points forts et mes points faibles, mais surtout être convaincu que c’était le bout de chemin qui m’attendait. Je suis resté sur place, bien sûr, à l’époque la communauté audiovisuelle “expats” consistait en un cercle très restreint, donc je n’ai pas eu de mal à me retrouver à faire des tonnes de trucs intéressants tout de suite sur les plateaux et dans les salles de montage, voire dans l’organisation de festivals qui m’a révélé le côté obscur de la vie des films. Au bout de quelques années, j’ai rencontré mon associé Martin Raiman avec qui nous avons fondé The LAB dans le but de fournir une structure pro à des gens plein de talent qu’on pouvait rencontrer mais qui restent complètement invisibles dans l’industrie tchéco-tchèque. De là, on a balancé entre courts-métrage et pubs, où on a vraiment eu le luxe de pouvoir vraiment choisir nos projets, et d’avoir eu une croissance assez organique et atypique, au moins dans le contexte local. Ainsi est né Playdurizm, le film de Gem Deger, qui semble vraiment être un nouveau tournant pour nous.

Sur quoi travaillez-vous actuellement?
Avec The LAB, on a une position assez particulière parmi les producteurs ici. Il y a le cinéma subventionné tchèque et la télévision, avec lequel on n’entretient pas vraiment de liens très concrets. Ceux qui ne font que de la pub. Et ceux qui gèrent les nombreuses prods étrangères pour Netflix, Amazon, Gaumont, etc… De notre côté, on est je pense parmi les deux ou trois producteurs tchèques qui se battent encore faire du genre (un comble quand on connait les chefs d’œuvre tchécoslovaques du fantastique), mais les seuls à travailler avec des réalisateurs étrangers. Ces derniers temps, on travaille bien sûr avec Gem Deger sur ses prochains projets très colorés. Il y a également un long-métrage que nous développons avec le monteur finlandais de Playdurizm, que nous espérons lancer dès l’année prochaine, et qui, lui, est par contre très sombre.

Quel est le film et/ou le cinéaste qui vous a donné envie de faire ce métier?
Il y a évidemment des cinéastes qui ont beaucoup fait pour créer ce mythe qui me fascinait très jeune. La génération de mon enfance doit beaucoup à Spielberg, Zemeckis, la magie d’Hollywood, la maîtrise du storytelling, tout ça. Après, je suis passé par Lynch, par Carpenter, par Kubrick, puis on se passait les VHS de films comme Fargo, True Romance et Trainspotting au collège. Ça devient une addiction, de découvrir le plus de films et de cinéastes possibles, tenir des listes, guetter les sorties de films au cinéma, au vidéo club et dans les revues spécialisées. Tout ça, même si des fois on allait vers des trucs moins “tendance” en discussion de récré comme John Waters, Kusturica, Caro & Jeunet, ça restait du cinéma qui en mettait plein la vue. A côté, mon père m’emmenait souvent à l’Institut Lumière à Lyon pour aller voir des classiques, ce n’était vraiment pas tout le temps ma came à mon âge, autant le dire tout de suite, mais j’avais énormément de respect pour l’expérience et ce moment de partage intellectuel. Et puis un jour, nous avons tous les deux découvert Lars Von Trier. Et là, le choc. Une révolution. Je découvrais une nouvelle dimension dans l’approche de la production cinématographique. Breaking the Waves en vidéo, L’hôpital et ses fantômes découvert sur Arte, nous ont amenés à aller voir ensemble Les idiots au cinéma (autant dire que le retour au domicile familial fut plus silencieux que d’ordinaire). Pour moi, c’était du jamais vu dans le fond et la forme, et le côté provoc de Von Trier tombait à point (je venais d’avoir 15 ans). Depuis, il y a un cinéaste qui m’a RE-donné envie de faire ce métier, dans les périodes de doute, c’est le philippin Brillante Mendoza (gros choc à chaque film depuis Service). Dernièrement, son copinage avec Duterte a pu faire froncer les sourcils, mais même sa série Amo refuse le discours manichéen, et force l’admiration.

Quel est votre meilleur souvenir professionnel?
Toute l’expérience sur Playdurizm. C’était un challenge énorme, en grande partie autofinancé, pas beaucoup de gens en dehors de l’équipe n’y croyait, le processus a été une vraie montagne russe, mais on a le sentiment d’avoir créer vraiment ce qu’on voulait de A à Z.

Quel est votre pire souvenir professionnel?
A part un souvenir recent de tournage assez catastrophique car fini dans les premiers jours du premier confinement (ou on perdait nos lieux et capacités de tournage les uns après les autres), je pense que le pire fut une de mes premieres experiences en production, où j’ai subi la torture psychologique de la part du producteur principal. Mais j’ai beaucoup appris de cette expérience pour bâtir quelque chose de plus sain avec ma propre entreprise.

Citez-moi quelqu’un de bien/pro/formidable dans ce métier si cruel?
J’ai participé à un film arménien intitulé Gate to Heaven, par le réalisateur Jivan Avetisyan. Le film se déroule dans la région du Haut-Karabakh, où il a été tourné avant le dernier épisode du conflit. Je n’ai jamais rencontré une personne avec autant de courage, aussi travailleuse, aussi sensible, et aussi bienveillante avec tout le monde. Assister à l’avant-première dans la capitale du Haut-Karabakh au milieu d’un public ému aux larmes fut une expérience inoubliable. Je souhaite que son film puisse enfin être visible cette année, vu qu’il a pas mal souffert des tensions politiques ces derniers mois, en plus de la situation sanitaire.

Ce que vous avez fait de plus chaos depuis que vous faites ce métier?
Une histoire courte: avoir subtilisé la nuit tombée quelques panneaux “interdit de stationner – sauf film” sur une grosse production type Mission: Impossible pour aider des étudiants à bloquer un trottoir pour un court-métrage (je me suis senti Robin des Bois ce jour-là). Une histoire plus longue: je me suis retrouvé catapulté sur le tournage du remake de La Malédiction en 2005. Je tournais un documentaire sur les effets spéciaux dans un atelier, quand on m’a appelé pour me dire qu’en gros il fallait que je dépanne quelqu’un qui ne pouvait pas venir. J’ai passé la nuit seul à faire du faux sang dans une baignoire grâce à des instructions au téléphone, je suais littéralement du colorant pourpre. Arrivé sur le plateau avec mes barils, je n’étais pas du tout préparé à répondre aux questions de l’équipe déco et du chef électro sur la consistance de la matière que j’allais verser dans la baignoire du film. Le réalisateur gueulait et foutait une pression monstre sur toute l’équipe. Puis Julia Stiles débarque en peignoir et me demande si le sang allait irriter sa peau. Tous les yeux braqués sur moi. Gros moment de malaise. Je lui ai conseillé de passer une couche de crème protectrice sur le corps quand même. Elle a bien senti qu’il y avait un truc pas net. Finalement, je crois que la scène n’a pas été montée. J’ai donc une infime part de responsabilité dans cet accident industriel que fut le film.

A quel film ressemble le monde d’aujourd’hui?
Dernièrement, un film de Noah Hutton, Lapsis, a parfaitement capturé l’absurdité de l’Uberisation de la société. C’est ce qui me vient tout de suite en tête.

A quel film ressemblera le monde de demain?
Si on a de la chance, ça ressemblera à l’épisode de Black Mirror, San Junipero et chacun pourra se faire le sien sans emmerder personne (ou presque).

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