La rubrique PHOTOMATON met en lumière ceux qui font le cinéma. Nouvel invité: SCRIBE, scénariste de THE SMELL OF US de Larry Clark, poète chaos et auteur prometteur. Photos: Lucie Boutoute.

Quelle est votre profession?
Auteur.

Quel est votre parcours?
Je parlerais plutôt de cavale… Études littéraires, puis droit à Nantes où j’ai brillé par mon absentéisme, et la rencontre bizarroïde avec le Vieux [Larry Clark ndlr] dans une chambre d’hôtel. À partir de là, tout est parti en vrille. The Smell of Us de Larry Clark a pompé cinq ou six ans de ma vie, j’ai bouffé des kilomètres, et fait pas mal de bêtises. J’étais très mélancolique et mon égo a pris la taille d’une planète. Après ça, ma vie a ressemblé à la phrase que Duras chuchote dans Sauve qui peut la vie: si j’avais la force de ne rien faire, je n’écrirai pas. J’ai composé les poèmes d’une pièce de théâtre pour François Stemmer, fait quelques expositions, me suis improvisé critique de film et beau parleur de festival. Il y a eu d’autres projets de cinéma, mais quand la poudre en fiole devient ton plat préféré, et que ton attention ne se fixe jamais plus de trente secondes, tu ne peux rien construire. À la suite du décès d’un ami, j’ai échoué loin de tout, les poches percées, dans un état déplorable. Mon lit est devenu mon univers. Et puis il y a peut-être quatre ans, lors de sa tournée en Europe, Prince Harvey, un rappeur New-Yorkais, a fait un détour par le bled où j’étais terré pour me rapporter la montre de mon pote et un audio de ses dernières paroles. Ça m’a aidé à lâcher prise. Après ça, une réalisatrice, ainsi qu’une jeune productrice m’ont redonné la confiance. J’ai adopté le véganisme et j’ai recommencé à écrire. J’ai appris à construire des récits, à s’accrocher au fil des émotions pour ne pas dériver, à écarter les artifices formels, à tailler le script à l’os. Avant ça, je ne savais pas que l’honnêteté pouvait accomplir autant.

Sur quoi travaillez-vous actuellement?
Sur un projet littéraire dont je ne peux pas dévoiler grand chose, à part qu’il y sera question de poils pubiens, de cinéma et de dépression. J’y suis depuis un an maintenant et c’est assez excitant de voir enfin l’histoire prendre forme. Côté ciné, Jessica Palud et moi avons à peine terminé la V1 d’un drame social dans lequel est entraîné un jeune couple comme les autres. Et puis juste avant la pandémie, à Berlin, alors que j’étais invité à parler à la semaine de la critique, j’ai fait la rencontre de Jérôme d’Estais, essayiste et auteur. Il m’a accompagné quand je suis allé allumer un cierge devant l’immeuble du Possession de Andrzej Zulawski, et ensuite, lors du terrifiant concert d’Abel Ferrara, l’idée a germé en nous de faire un film. Un truc radical, bien punk, tragicomique, sans contrainte morale. On se marre beaucoup. Par la suite, on a un peu échangé sur un scénar sur lequel Jérôme cravache pour Bruce LaBruce, et on a constaté que nos violons s’accordaient bien ensemble.

Quel est le film et/ou le cinéaste qui vous a donné envie de faire ce métier?
Avec mon frère jumeau, on avait un petit caméscope en noir et blanc qui enregistrait directement sur VHS et on balançait de la farine en l’air pour imiter un vampire dans le genre contes de la crypte. Un autre film qui m’a marqué très tôt c’est Stand By Me de Rob Reiner, pour ses mômes de patelins hantés qui me ressemblaient un peu et sa nature impénétrable où les voies ferrées ne mènent nulle part. Mais en fait, je n’avais pas envisagé de carrière dans le cinéma avant mon premier film. Je voulais surtout écrire des poèmes. Les films et les écrits de Pasolini ont alors été un vrai déclic. Par exemple, les scènes de Mamma Roma dans lesquelles Anna Magnani se livre à elle-même en arpentant la nuit noire, tandis que des hommes vont et viennent pour la butiner des yeux. J’ai découvert chez Paso la force insensée de l’écriture des images: on peut y superposer les époques, y martyriser les corps, y embrasser le Caravage et Hustler d’un même souffle.

Quel est votre meilleur souvenir professionnel?
Je trouve que la meilleure partie du métier de scénariste est la divagation. On a l’impression d’être Michael T. Weiss dans le Caméléon et de pouvoir infiltrer n’importe quel milieu. Il y a bien sûr les kids de Larry, avec certains desquels j’ai partagé une amitié passionnelle. Je garde également un bon souvenir de mon voyage en Virginie, aux côtés de Nicolas Cazalé à la recherche de cinéma. Il y avait notamment cette gargote au milieu des champs de maïs où les blancs n’étaient pas vraiment les bienvenus mais qu’un contact nous a permis d’intégrer le temps d’une nuit. Les murs étaient tapissés d’affiches «Wanted» dont on retrouvait les visages dans la salle, à manger tranquillement du poulet frit. Mais finalement, j’ai ressenti la même dose de bonheur quand j’ai été accueilli quelques temps par une famille d’agriculteurs dans la Sarthe pour apprendre le métier. Régler son horloge biologique sur celle d’un autre, répéter les mêmes gestes que lui, subir les mêmes intempéries, ingurgiter les mêmes plats, répéter les mêmes gestes, je suis persuadé que c’est ce travail du corps qui est fondamental, avant même d’entamer l’écriture.

Citez-moi quelqu’un de bien/pro/formidable dans ce métier si cruel?
Je vous ai déjà parlé de Jessica Palud, une jeune réalisatrice qui m’a touché par la foi et la confiance qu’elle avait placé en moi. Le mieux que je puisse vous dire à propos de son travail, c’est qu’elle a l’œil toujours collé au réel et que je suis intimement convaincu que c’est la meilleure approche du cinéma. Ses films peuvent se teinter d’onirisme ou de romanesque mais il n’y a pas d’artifice chez elle. Sa caméra n’impose aucune émotion aux spectateurs, elle prend simplement le temps de bousculer les corps, les visages, les lieux jusqu’à tomber sur des pépites. Dans un genre totalement différent, le cinéma de Jonathan Caouette me remue pas mal. C’est un diamant intergalactique. Et puis j’adore discuter avec lui pendant des heures du multivers, de memes internet et de penne alla vodka.

Ce que vous avez fait de plus chaos depuis que vous faites ce métier?
Le chaos, ça a été ma normalité ces dernières années. Les histoires avec Pete Doherty, lorsqu’on l’a considéré pour un rôle, était assez marrantes dans le genre. C’était Breaking Bad dans la vraie vie. Une fois, ça a fini devant mon domicile à Nantes où je l’ai poursuivi en faisant un drama parce qu’il est parti avec une mauvaise excuse. Dans la foulée, j’ai obtenu le numéro de David Bowie par un contact louche de Los Angeles et j’ai laissé un message sur son répondeur dans lequel je chantais Life on Mars bourré. Inutile de vous dire qu’il n’a jamais rappelé.

A quel film ressemble le monde d’aujourd’hui?
À Bug de William Friedkin. Pour la paranoïa et l’enfermement mental.

A quel film ressemblera le monde de demain?
Avant le Coronavirus, j’aurais sans doute parié sur La Nuit des Morts Vivants ou sur Melancholia. Mais franchement, de ce que j’en observe maintenant, notre dépérissement n’a rien à voir avec les foudres glaçantes de Romero ni avec la mort stylisée de Lars Von Trier. On va plutôt vers une pagaille burlesque à la Braindead de Peter Jackson. Une éternelle maladie, tour à tour minable et mortifère, comme le singe-rat dans le film. Des vieux dans des Ehpad militarisés. Des jeunes qui ne veulent plus se toucher. Et des émeutes chez Lidl pour des rouleaux de PQ.

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