La rubrique PHOTOMATON met en lumière ceux qui font le cinéma. 13e invité: MAXIME LACHAUD, auteur du livre Potemkine et le cinéma halluciné.

Quelle est votre profession?
Alors, vaste question… Je suis un peu touche-à-tout mais j’ai été longtemps journaliste et intervieweur. Je le reste évidemment, mais actuellement je gagne ma vie en tant que réalisateur – même si je n’aurais jamais la prétention de me dire cinéaste -, programmateur et intervenant en histoire du cinéma. Mais pour faire simple, je dirais que je suis auteur et chercheur en bizarreries.

Quel est votre parcours?
Enfant, j’ai découvert les radios libres et je passais mon temps à enregistrer les émissions cold-wave sur des cassettes audio. Adolescent, je me gavais des VHS du vidéoclub du coin, j’ai aussi pris goût aux coiffures improbables, à l’écriture, à la lecture et aux fêtes nocturnes. Jeune adulte, j’ai écumé toutes les salles de concerts possibles et imaginables pour m’abreuver de sonorités sombres et expérimentales. J’ai pris goût aux bibliothèques, aux cinémathèques, tout en pondant une thèse de doctorat et en dansant jusqu’au petit matin. J’ai commencé à faire des interviews d’artistes à ce moment-là, et mon côté archiviste n’a fait que se développer. J’ai exercé pas mal de métiers, bibliothécaire, enseignant en littérature classique anglo-saxonne, attaché de communication, interprète, traducteur (j’ai même travaillé dans les assurances, les archives et le soutien psychologique!), avant de me professionnaliser en tant que journaliste. J’ai publié mon premier livre, Harry Crews, un maître du grotesque en 2007, puis l’écriture est devenue essentielle pour moi. J’ai bossé sur des tas d’ouvrages collectifs et j’ai mené à bien deux livres assez conséquents dont je suis très fier (Redneck Movies: ruralité et dégénérescence dans le cinéma américain et Potemkine et le cinéma halluciné: une aventure du DVD en France), ainsi qu’une anthologie du cinéma Mondo (Reflets dans un œil mort) coécrite avec Sébastien Gayraud, un hommage au groupe Limite (Aux Limites du son) dirigé en collaboration avec Lise N. et un documentaire dans les marges de la culture texane (Texas Trip, A Carnival of Ghosts) coréalisé avec Steve Balestreri. Ce dernier projet est peut-être celui qui m’a pris le plus de temps vu que je l’ai commencé en 2006 pour qu’il se termine en 2020!

Sur quoi travaillez-vous actuellement?
En ce moment, je suis sur un gros projet d’écriture quasiment multimédia, lié à des photos, des vidéos et surtout des recherches de terrain car quelque part je suis aussi une sorte de sociologue/anthropologue. Je pense que ce sera assez délirant et excentrique. Mais j’avance surtout sur la réflexion car il est impossible de faire du terrain en ce moment. Je continue aussi à travailler sur l’univers visuel du projet musical Ashburn County car de belles choses se préparent. J’attends aussi la réouverture des cinémas pour pouvoir commencer à travailler sur l’édition des dix ans du Festival du Film Grolandais de Toulouse, le Fifigrot, en septembre prochain.

Quel est le film et/ou le cinéaste qui vous a donné envie de faire ce métier?
Je crois que ce qui m’a donné envie avant tout, c’est la culture do-it-yourself, les fanzines, le mail art. Tout le monde pouvait être capable d’agir, de faire des collages avec ses mains sur des cassettes et c’était un vrai moteur pour devenir créatif. Pour ce qui est des livres, je me suis mis à écrire des bouquins car ceux dont je rêvais n’existaient pas. C’était plus par défaut qu’autre chose. Bien sûr, il y a des tas d’auteurs qui me font du bien (Edgar Allan Poe, Jean Genet, Flannery O’Connor, Harry Crews, Christopher Moore…) mais jamais je n’oserais aller sur le même chantier. Et pour ce qui est des films, l’avant-garde américaine d’après-guerre et surtout les bizarreries du cinéma d’exploitation m’ont beaucoup marqué. Certains redneck movies me hantent (c’est pas pour rien que j’ai fait un livre dessus). Je pense par exemple aux films de Richard Robinson, comme Le Flingueur (White Justice) ou Poor Pretty Eddie. Je ne veux pas dire que ce sont des grands films, mais il y a des idées dans ces films de drive-in que je trouve inspirantes. Je ne parle même pas de Carnival of Souls ou Malatesta’s Carnival of Blood que je cite d’ailleurs dans Texas Trip. Il y a tellement de moments de poésie géniaux. C’est comme le porno gay expérimental des années 70 vers lequel je reviens régulièrement. Des fois, c’est juste un son électronique étrange, une phrase de dialogue, le jeu parfois embarrassant des acteurs, et mon cerveau s’enflamme. En transe.

Quel est votre meilleur souvenir professionnel?
Être assez fou pour rencontrer les personnes qui m’ont fasciné à l’autre bout du monde. Je trouve qu’il n’y a pas grand-chose d’aussi puissant. Être parti en Floride rencontrer Harry Crews, au Texas rencontrer Joe R. Lansdale, à Varèse rencontrer les frères Castiglioni… Si vous n’avez pas vu les chocumentaires de ces derniers, vous devriez, c’est intense! Mais c’est clairement les rencontres! Même si certains moments d’écriture ou de recherche peuvent être jouissifs, quand tu rencontres quelqu’un qui t’élève, ça peut friser l’extase.

Quel est votre pire souvenir professionnel?
Quand les gens que t’as en face ou avec qui tu bosses te parlent ou te considèrent comme une merde. Malheureusement ça arrive souvent, mais parfois il faut en passer par là pour obtenir de beaux résultats. Hélas, des fois, il n’y a même pas de beaux résultats à la fin, donc tu te sens doublement comme une merde.

Citez-moi quelqu’un de bien/pro/formidable dans ce métier si cruel?
J’ai été très chanceux. Le milieu dans lequel j’évolue est celui du cinéma, et j’ai déjà eu l’opportunité d’interviewer des cinéastes très importants: John Carpenter, David Lynch, Tobe Hooper, John Boorman, Nicolas Winding Refn, Peter Strickland… la liste est longue. Certains réalisateurs ont croisé ma route et ils sont tellement passionnants que je les ai inclus dans des projets personnels. Il y en a beaucoup, mais je pourrais citer Bertrand Mandico, Yann Gonzalez, Nieto, le duo Hélène Cattet/Bruno Forzani et bien d’autres. De très belles personnes. Mais si tu veux le nom de quelqu’un de «bien/pro/formidable», je pense de suite à mon éditeur Guy Astic de Rouge Profond. Peut-être parce qu’il est auteur lui-même, mais je n’ai jamais vu quelqu’un d’aussi attentionné, sensible et à l’écoute. Un message de lui et tu es de suite rassuré. Il sait y faire. Sinon, il y a aussi Stéphanie Heuzé, vous la connaissez car elle tient la librairie de cinéma cultissime Hors-Circuits à Paris avec Patrice Lamare. Ses conseils ont toujours été précieux et c’est un soutien inaltérable. Quelqu’un de parfait et avec qui on passe de bonnes soirées. Et bien sûr, il y en a un autre qui est plus que recommandable, vu que sans cette rencontre, mon dernier livre n’existerait même pas. C’est Nils Bouaziz des éditions Potemkine. Il fait partie des grands esprits inspirants comme on en rencontre peu dans une vie. C’est un enthousiaste, un passionné et un visionnaire. Il est très discret, voire pudique, donc ça m’a demandé un gros budget de bouteilles pour qu’il se révèle. Mais grâce à cette rencontre, j’ai appris et j’apprends encore beaucoup sur moi. S’il pouvait n’y avoir que des gens comme ça dans le métier, ce serait la béatitude permanente, mais en effet c’est loin d’être le cas.

Ce que vous avez fait de plus chaos depuis que vous faites ce métier?
Franchement, il faut être timbré pour se lancer dans des bouquins gros comme les miens et dans des projets aussi ambitieux, donc tout est carrément chaos dans ce que je fais. Passer des années à bosser sur des sujets comme ça – et parfois je me demande qui ça peut intéresser d’autre -, c’est suffisamment chaos, non?

A quel film ressemble le monde d’aujourd’hui?
La maladie de Hambourg de Peter Fleischmann.

A quel film ressemblera le monde de demain?
J’aimerais bien que ça ressemble à Liquid Sky de Slava Tsukerman.

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