[PHOTOMATON] MATTHIEU CHARNEAU

0
1098

La rubrique PHOTOMATON met en lumière celles et ceux qui font le cinéma. Notre invité: Matthieu Charneau.

Quelle est votre profession?
Acteur, cinéaste, plasticien transmédia.

Quel est votre parcours?
J’ai grandi à Montierchaume, un village situé à une dizaine de kilomètres de Châteauroux. Après le bac, je me suis brièvement aliéné à l’université de Tours en Techniques de Commercialisation dans l’agro-alimentaire pour mieux revenir dans le Berry trois mois plus tard. Quitter le nid patriarcal était fondamental et, après plusieurs rencontres invraisemblables, j’ai signé mon contrat d’apprentissage dans le métier de la coiffure. Durant ma dernière année de Brevet Professionnel, j’ai profité de mes passages à Paris pour rassembler quelques cachets derrière le bar du Bataclan lors des soirées Follivores/Crazyvores, après quoi j’offrais mon corps nu aux photographes qui m’avaient alors repéré dans Têtu Magazine à l’occasion du concours “Mister Gay”. Les photos ont fait le tour du globe, m’établissant comme modèle puis direction New York pour un clip greco-homoérotique sur fond de Schubert et de Jessica 6, signé Mugler (Brothers of Arcadia). L’année suivante, je m’installais dans la capitale où j’explorais d’autres formes de nudité, en passant par les salles des Cours Florent puis celles moins bienveillantes de l’industrie artistique, le tout alterné avec mon job de nuit à l’hôtel. Durant les 8 années où j’ai vécu à Paris, j’ai tourné dans courts (Je suis acculé), moyens (Les Nouvelles Folies Françaises, Coelho Mau) et longs-métrages indépendants (Um Fio de Baba Escarlate), aussi bien en France qu’ailleurs en Europe, puis dans une série US produite et diffusée par FX, The Bastard Executioner, sorte de Sons of Anarchy sur fond de GOT. Le gouffre qui s’était creusé entre l’objet de consommation et ma réalité a fini par prendre une dimension abyssale et la case thérapie s’est imposée. Il y a deux ans, j’ai gardé l’essentiel dans une valise et embarqué pour Lisbonne, où j’ai vécu des hauts et des bas à droite et à gauche pendant une douzaine de mois avant de m’envoler pour Londres en pleine pandémie estivale covid-WTF. Depuis plusieurs années, je fais des films avec mon Smartphone, des photos et performances semi-privées que je n’ai partagé que récemment. Mes créations et désirs de fin du monde ont fini par trouver leur écho dans la galerie d’art contemporain envoy enterprises à NYC et qui me représente aujourd’hui en tant que plasticien transmédia.

Sur quoi travaillez-vous actuellement?
Une série de courts que je filme, réalise, monte et dans lesquels j’apparais parfois aux côtés de celles et ceux qui croisent mon chemin. C’est à la fois documentaire et fictionnel, introspectif et expérimental. J’y explore la condition humaine à travers le sexe, les traumas, la transidentité, ou encore le capitalisme aux commandes d’un patriarcat endémique; notre monde tel qu’il s’ignore. Les premiers films feront partie de END (Empirical Nonsense Daily), un projet d’art en ligne de la galerie d’art Empirical Nonsense à New York, qui se déroule pendant 365 jours consécutifs, du 1er août 2020 au 31 juillet 2021, et qui accueille des disciplines telles que l’écriture, la poésie, la réalisation de films, le spectacle, le théâtre et la musique (cf. empiricalnonsense.today).

Quel est le film et/ou le cinéaste qui vous a donné envie de faire ce métier?
Jurassic Park est le film qui m’a donné envie d’être acteur quand j’avais 5 ans, pas tellement le genre qui titille la plupart des comédiens-ennes à vouloir monter sur les planches pour débiter du Shakespeare… Les dinosaures qui reviennent à la vie, font trembler nos maisons en carton-pâte et dévorent tout cru l’avocat insipide sur son trône, c’est si jouissif et bien plus excitant que la routine berrichonne, non? Mon penchant pour un cinéma moins conforme s’est manifesté plus tard, à l’époque où le DVD commençait à remplacer la VHS et offrait au spectateur lambda un tas de nouveaux bonus, dont le making-of et les commentaires du réalisateur. Je devais avoir 14 ou 15 ans quand mon grand frère a inséré le disque 1 de Mulholland Drive, soucieux de me faire découvrir son dernier coup de cœur. J’étais plus proche de n’avoir rien compris que l’inverse, mais j’étais fasciné par ce que je venais de voir et lui ai demandé d’insérer le disque 2 des bonus. Il m’avait habitué à des films comme Videodrome de David Cronenberg, Hiruko the Goblin de Shin’ya Tsukamoto ou encore Suspiria de Dario Argento. Lynch m’a ouvert les portes vers un univers où la liberté d’expression créative est absolue, si bien que la boîte bleue ne s’est jamais refermée.

Quel est votre meilleur souvenir professionnel?
Les neufs jours de tournage du court-métrage belge Et Dimanche, le Déluge, réalisé par Brian Windelinckx. Nous étions une petite équipe de 10-15, melting-pot de français, anglais, flamand et deutsch. Les journées étaient particulièrement intenses mais tout autant jubilatoires, les acteurs-trices souvent à poil puis on finissait par un dîner arrosé suivi d’un dernier verre dans le bar du coin. Nos yeux vitreux et collés du lendemain nous rendaient les sourires de la veille et c’était reparti jusqu’à la prochaine tournée du soir. À un moment du film, mon personnage traverse le centre de Bruxelles maquillé et vêtu d’une robe bleue. Petit budget dit pas d’autorisation de tourner dans la ville, on a donc opté pour la caméra à l’épaule dissimulée sous une veste et suffisamment éloignée afin de rester discrets, si bien que j’étais seul au milieu des foules d’un samedi après-midi ensoleillé. À Paris, tu ferais simplement parti du décor; là, j’avais la sensation d’être un freak non-grata. Au collège, on me lançait continuellement “hey le PD!” et “oh la fille!” parce que ma voix n’avait pas encore mué et que mon côté féminin s’exprimait davantage que le masculin, mais ces regards là étaient d’autant plus violents qu’ils ranimaient des traumas déjà loin d’être révolus. À la fin de la journée, Brian voulait faire un dernier shot où je déambulerais ainsi dans le quartier gay de la ville et, une fois sur place, j’étais en quelque sorte paralysé. Mon homosexualité et exigence à vouloir explorer ma nudité dans mon travail d’acteur et de modèle m’ont longtemps confronté à des remarques abjectes, voire abus plus virulents, aussi bien dans le pro que le perso; j’étais furieux que l’on veuille faire de ma sexualité un produit stéréotypé aux antipodes de mon individualité, comme s’il fallait choisir tel ou tel dogme/communauté pour exister. De grandes joies mêlées à de profonds conflits, mes meilleurs souvenirs. J’ai gardé la robe.

Citez-moi quelqu’un de bien/pro/formidable dans ce métier si cruel?
Nicolas Goergen, scénariste, réalisateur et comédien. On a tourné deux courts ensemble, qu’il a réalisé pour le Nikon Film Festival (Je suis acculé et L’Étreinte des Hommes) puis deux épisodes de la web-série MDM (Maman de Merde), créée et interprétée par Aude Lener et qu’il met en scène également. Il n’y a aucune hiérarchie dans sa façon de travailler, il est toujours à l’écoute et très soucieux du bien-être de son équipe qu’il aurait tendance à faire passer avant lui, budget ou pas. On bosse et on se marre beaucoup. Là, il co-développe avec Dorian Soller et Ruben Alves une série sur le choc des cultures à Paris, entre drame et comédie dans la veine de Pose, Euphoria et Veneno.

Ce que vous avez fait de plus chaos depuis que vous faites ce métier?
Coelho Mau (Mauvais Lapin) venait de faire sa première à Cannes et une séance spéciale Queer Palm avait été organisée dans un des cinémas du 5ème arrondissement, avec en seconde partie 120 BPM. N’ayant pas vu le Campilo, j’ai voulu assister à la projo et une fois arrivé, Daniel (co-producteur français de Coelho Mau) m’annonce que Carlos (Conceição, le réal) n’a pas pu se rendre à Paris et, de ce fait, je présenterai le film en début de séance. Le hic est que je venais de passer l’après-midi à fumer des pétards avec des potes et que mon élocution se trouvait nettement altérée. J’ai paniqué secrètement puis répondu “ok”. Une fois dans la salle et face à un public silencieux et bien trop attentif, je finis par entendre mon nom et comprends que la prochaine question est pour moi, à savoir mon expérience sur le tournage. Je prends le micro et là, gros bug. Je tente de creuser ma mémoire qui s’est évidemment fait la malle puis je regarde Daniel, qui me regarde lui aussi et il va bien falloir que je me lance… “heu… ouais, le tournage était top… d’ailleurs Daniel nous a rejoint à Sintra quelques jours et… on s’est bien amusés, hein Daniel?” et lui tout bas “mais qu’est-ce que tu racontes?” suivi d’un long silence où je vois tous ces visages rivés vers moi tandis que la sueur me dégouline jusque dans mon entrejambe. J’ai fini par parler du tournage, du moins les flashs qui me revenaient, puis j’ai rejoint la dernière rangée de fauteuils où je me suis laissé glisser sous mon siège.

A quel film ressemble le monde d’aujourd’hui?
Brazil de Terry Gilliam + Epidemic de Lars Von Trier + Southland Tales de Richard Kelly = ce bébé là.

A quel film ressemblera le monde de demain?
As the Gods Will de Takashi Miike.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici