La rubrique PHOTOMATON met en lumière celles et ceux qui font le cinéma. Notre invitée: Isabelle Gibbal-Hardy, directrice du Cinéma Le Grand Action.

Quelle est votre profession?
Je suis Directrice du Cinéma Le Grand Action, donc exploitante cinématographique, personne n’aime ce terme d’exploitant, mais pour l’instant aucune proposition alternative n’a été énoncée….

Quel est votre parcours?
Dès l’âge de huit ans, je rêvais d’acheter une salle de cinéma. J’ai passé une maîtrise d’Economie et de Gestion de l’Audio-visuel à l’Université Paris III. Sujet: «Le désengagement du distributeur», sous la direction de Laurent Creton, et une licence de Psychologie à l’Université Paris V. Je me suis d’abord orientée vers la production cinématographique, puis vers la communication et en janvier 2005, après 15 années passées dans la pub, j’ai concrétisé mon rêve en achetant le mythique Grand Action.

Sur quoi travaillez-vous en ce moment?
Mes deux projets majeurs sont, tout d’abord, la création de ma troisième salle qui va voir le jour cet automne. Elle aura une capacité de 35 places, et sera donc parfaitement complémentaires de mes deux premières salles (239 et 90 places). Avec 15 ciné-clubs et un planning de sortie très dense, cette troisième salle est vitale pour le développement du Grand Action. Ensuite, la co-réalisation, avec Quentin Lazzarotto, d’un film sur les exploitants: Il était une fois la salle de cinéma. Que seront nos salles dans 20 ou 30 ans? Voilà une question très cinématographique et il me paraît essentiel que la caméra capte les mutations majeures qui sont en cours.

Quel est le film et/ou cinéaste qui vous a donné envie de faire ce métier?
Le film, c’est Paper Moon de Peter Bogdanovitch, vu avec mon père dans la salle qui s’appelle maintenant Le Nouvel Odéon, rue de l’Ecole-de-Médecine, et qui se nommait alors Le Racine Odéon. Ryan O’Neal joue aux côtés de sa propre fille Tatum O’Neal, j’avais son âge, donc identification parfaite ! Nous sommes ensuite allés manger des gâteaux dans le salon de thé viennois jouxtant le cinéma tout en parlant de la relation père-fille. Je me suis rendu compte à ce moment-là que «le film commence quand on sort de la salle», merci à Stéphane Goudet qui m’a rappelé que cette phrase était de Jacques Tati. Car en fait je l’avais toujours attribuée à François Truffaut, sans jamais vérifier par ailleurs, dans le désir plus ou moins conscient que cette phrase émane du créateur d’Antoine Doinel car mon premier choc cinéphilique est la vision des films de Truffaut. J’ai commencé enfant à voir tous ses films, à collectionner tout ce qui se rapportait à lui. Deuxième choc avec Wim Wenders et Alice dans les villes, vu une fois de plus avec mon père, et L’Ami Américain, vu juste après. Adolescente, j’avais une carte d’entrée permanente dans les cinémas Olympic de Frédéric Mitterand, je voyais tout!

Quel est votre meilleur souvenir professionnel?
J’en ai tellement! Mes meilleurs touchent toujours à la transmission, donc je vais en choisir un: une enseignante exerçant dans le 5e arrondissement venait toujours au Grand Action avec ses élèves, et, après une période sans la voir, je la croise au cinéma et elle m’explique qu’elle a volontairement demandé sa mutation pour un établissement situé hors de Paris, réservé aux adolescents décrocheurs. Elle me dit qu’elle ne peut pas les amener au Grand Action, et alors que je la questionne, elle me répond que la plupart ne sont jamais allés au cinéma, qu’ils sont difficiles et ingérables. Enthousiasmée à l’idée de recevoir cette classe, j’insiste pour qu’ils viennent, et ce projet se réalise lors de la sortie du King Kong de Peter Jackson. L’enseignante m’avait demandé de leur parler de mon parcours, ce que je fais, en parlant des rêves d’enfants qui se réalisent, devenir réalisateur pour Peter Jackson, je cite ses interviews sur la décision qu’il prend en voyant le King Kong de Schoedsack et Cooper, et exploitante me concernant. Au départ bruyants, les adolescents écoutent avec attention. En sortant de la salle, le leader, qui n’avait jamais vu de film en salle, vient me voir et me dit: «ça y est, j’ai trouvé, je vais faire comme vous, plus tard j’achèterai aussi un cinéma!». Ils ont travaillé en classe sur le film, sont revenus voir le premier King Kong et bien d’autres films ensuite!

Citez quelqu’un de bien/pro/formidable dans ce métier si cruel?
François Aymé, président de l’AFCAE, dont j’ai le plaisir d’être la co-vice présidente aux côtés de Guillaume Bachy. François est un vrai intellectuel, qui à ce titre promène un regard intelligent, bienveillant et distancié sur le monde, et il a une force de travail multi-modale incroyable: il dirige le Jean Eustache à Pessac, préside donc l’AFCAE, a fondé le Festival du Film d’Histoire, et il écrit et réalise des documentaires (Gabin, Chaplin, Carné…)…

Ce que vous avez fait de plus chaos depuis que vous faites ce métier?
En 2006, j’ai été la seule à sortir Zulu Love Letter, film sud-africain réalisé par Ramadan Suleman. Ce film dénonce la commission «Vérité et Réconciliation» mise en place en 1995 par Nelson Mandela qui prône le compromis… et l’oubli. Deux camps opposés se trouvaient dans ma salle lors de la première: le réalisateur et ses amis, opposés au régime au pouvoir, et l’ANC, représentée par tous les officiels dont l’ambassadeur d’Afrique du Sud. La tension entre les deux camps était palpable. Pendant la présentation, micro à la main, je lance la soirée. La productrice Marianne Dumoulin me pousse du coude: tout en parlant, je tourne la tête: les deux amis du réalisateur qui nous encadraient étaient armés! J’ai donc continué ma présentation… sous haute surveillance! Tout le monde s’est réconcilié en fin de soirée autour du buffet. Ouf!

A quel film ressemble le monde d’aujourd’hui?
La réouverture des cinémas, des autres lieux culturels et des terrasses a généré une ambiance festive qui m’évoque irrésistiblement le film le plus joyeux de l’histoire du cinéma: The Party de Blake Edwards.

A quel film ressemblera le monde de demain?
L’incertitude qui plane sur l’avenir de la planète et donc du genre humain fait naitre en moi des interrogations métaphysiques relevant de 2001, l’odyssée de l’espace de Stanley Kubrick

1 COMMENTAIRE

  1. …..je pense que “Ten” est le film le plus drole de Black Edwards…..merçi si vous pouvez vous procurez la copie…j’aimerai telement le revoir…..amitiés

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