La rubrique PHOTOMATON met en lumière ceux qui font le cinéma. Nouvel invité: ARNAUD SUREL, Directeur agglomeration du Pathé Wepler.

Quelle est votre profession?
Je suis Directeur d’Agglomération d’exploitation cinématographique. Pour ne pas dire Exploitant.

Quel est votre parcours?
Comme nombre de mes collègues, un parcours non ciblé. Après des études de Lettres Modernes et un master sur Beckett, plus une année d’études en gestion pour faire sérieux, j’ai commencé par oeuvrer dans des espaces culturels, puis à diriger des feu-Virgin Megastore, avant de postuler dans la grande famille de l’exploitation cinématographique peu enclin à l’époque à des recrutements extérieurs. J’ai commencé par un site dans le Nord (tout en suivant la formation continue exploitation à la Femis), avant de diriger les deux cinémas Gaumont sur les Champs-Elysées (Ambassade et Marignan) jusqu’en 2013 où on m’a proposé de travailler à l’ouverture d’un nouveau concept, le Pathé Beaugrenelle. Puis en 2016, l’ouverture du même site sous testostérone, au Pathé La Villette, avec plus d’espace permettant de tester des technologies: outre la première salle Imax intra-muros à Paris, nous y avons ouvert la première salle 4DX de France, en 2016, suivi d’un concept original baptisé «Salle mômes» (devenue il y a peu Pathé Kids, une salle colorée ludique dédiée aux enfants accompagnant leurs parents, où nous projetions des programmes courts et longs, et des reprises ponctué d’animations), puis en 2018 la première salle ScreenX d’Europe, avec prolongation sur écrans latéraux de l’image centrale retravaillé par des studios coréens. On a aussi testé de la VR avec la fondation Jane Goddall, des animations et masterclass retransmis dans d’autres salles. Bref, on s’est bien amusé avec tout ce qui était possible de faire avec l’image.

Sur quoi travaillez-vous actuellement?
Je venais juste de prendre la direction du Pathé Wepler avant la fermeture des Cinémas en France survenu en octobre 2020. Des projets de rencontres, de rendez-vous cinéma, de rêves partagés. Depuis nous attendons et nous désinfectons notre gel hydroalcoolique. Reste l’écriture. Et le désir de cinéma, intact.

Quel est le film et/ou le cinéaste qui vous a donné envie de faire ce métier?
La cinéphilie de ma mère m’a amené à 3 ans à découvrir Peter Pan au cinéma, la vision à 7 ans de L’Empire contre-attaque a conduit tout le reste: lecture assidue de Starfix, les vidéo-clubs et respiration de l’odeur des VHS, l’exposition Cités-Cinés et ma découverte de nouveaux mondes, les premiers cinémas seuls en compagnie des œuvres de David Cronenberg et David Lynch, John Carpenter et De Palma… Un parcours de cinéphile-buvard-à-émotion qui a appris la lumière dans l’obscurité des salles et de certaines œuvres, tant le cinéma parfois kidnappe nos psychés ou nous élève l’âme: la plupart sont référencés dans Chaos memories (souvent de manière stupéfiante), une cinéphilie vivante, excitante et non compassée ou figée.

Quel est votre meilleur souvenir professionnel?
Les rencontres, et j’ai été très chanceux. Les deux plus marquantes furent incontestablement la venue de Leos Carax, rencontré pour Holy Motors, qui voulait voir des rushes de son film avant Cannes sur grand écran. Un moment suspendu, accroché à mes souvenirs. Et le privilège de tenir dans ma main celle de Jeanne Moreau, venue voir un film, où nous avons pu converser dans une salle vide avant venue du public, et où j’ai pu ressentir tout un pan du cinéma concentré en une paume ouverte: Joseph Losey, Orson Welles, Louis Malle, Luis Bunuel, Fassbinder, Truffaut, Blier, Deville…

Citez quelqu’un de bien/pro/formidable dans ce métier si cruel?
Ils sont nombreux et pour ne pas vexer ceux que je ne citerais pas, je dirais tous ceux qui continuent à avoir des étoiles dans les yeux et soulèvent des montagnes pour nos existences actuelles sans échappées ni ouvertures. On admire le monde à travers ce qu’on aime disait Lamartine. Au travers aussi de ceux qu’on aime.

Ce que vous avez fait de plus chaos depuis que vous faites ce métier?
Certaines choses ne peuvent être rendues publics, ce qui se vit en salle parfois doit rester en salle. Mais entre l’armoire des objets trouvés qui ressemble parfois à des cabinets de curiosités (un jour nous avons retrouvé une chaise roulante abandonné par son possesseur qui a dû ressentir une illumination à la fin de son film visionné, dont je tairais le nom par pudeur), des demandes incongrues de certaines personnalités, je me rappelle avoir accueilli Francis Ford Coppola venu regarder Sur la Piste du Marsipulami d’Alain Chabat et de sa réaction classe quand on lui a demandé s’il avait aimé le film: «very french!». Et cette annulation et démontage express de toute la scénographie après une semaine intense de préparation et de répétition pour l’avant-première de The Dark Knight Rises, à une heure du tapis rouge où nous attendions 1800 invités, avec les comédiens et équipe du film apeurés par la tuerie survenue à Aurora.

A quel film ressemble le monde d’aujourd’hui?
Aux petites musiques de chambre des grands cinéastes chaos: de Bug de King Friedkin (pour sa plongée individualiste dans la théorie du complot) aux Nuits sont plus belles que vos jours du grand cinéaste de l’enferment Andrej Zulawski (pour sa volonté de vouloir évacuer la quotidienneté et une maladie qui nous ferait perdre les mots en restant cloisonné de manière désordonnée et acide) et surtout à 4h44 dernier jour sur terre de l’ami Abel Ferrara, cette vision d’un couple (et au travers d’eux d’une humanité) qui vit leurs dernières heures avec des écrans de toutes tailles et toutes sortes allumés en permanence (télévision, internet, portable, Skype…) afin de suivre l’évolution de la fin du monde annoncée: la métaphore d’un monde déjà froid et mort de l’intérieur, où nous ne communiquons plus que par le numérique et l’image, où les conversations et les échanges ne sont plus que virtuelles, sorte d’apocalypse à la fois morale et physique. Trois films qui passent par une forme de résignation, d’acceptation, trois films où la vie finalement et paradoxalement continue de circuler.

A quel film ressemblera le monde de demain?
Une reprise du pouvoir sur sa propre vie, tout en ayant appris que la nature est indomptable. Comme un glissement vers le plaisir progressif, parfois régressif, avec quelques morceaux d’amertume dedans, à l’image de Nowhere de Greg Araki, ce film d’Ado-calypse où la recherche aveugle et compulsive du plaisir mène certes à détruire tous les masques mais aussi à la perte de sens. Et celui d’après-demain à une page blanche, qu’il faudra encore réécrire. Espérons juste qu’elle soit en Technicolor plutôt que nous donner envie de nous trancher les veines avec le carton de la boîte à pizza. Car en fin de compte, la seule chose qui fait bouger le monde, c’est le désir, non?

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