Aussi dĂ©rangeant qu’indigeste, un bloc de quatre heures sur le camp 731 qui ne laisse pas l’esprit tranquille.

Philosophy of a knife raconte pendant quatre longues heures ce qui s’est passĂ© dans l’unitĂ© 731 (1932-1945), ce camp japonais dont l’objectif premier Ă©tait de fabriquer une arme bactĂ©riologique de destruction massive dans la guerre qui opposait les japonais aux russes (et accessoirement rattraper leur retard dans le domaine spatial et scientifique). Un lieu en thĂ©orie consacrĂ© “Ă  la prĂ©vention des Ă©pidĂ©mies et la purification de l’eau”, mais qui au final n’Ă©tait destinĂ© qu’Ă  faire des expĂ©riences inqualifiables sur des prisonniers de guerre devenus cobayes, sans la moindre pertinence mĂ©dicale ou scientifique. Et pendant quatre longues heures, c’est de la non-assistance Ă  personne en danger.

Impossible Ă  aimer, mais impossible Ă  oublier. Parce qu’il prend le parti de montrer toutes les abominations explicitement (soit au moment oĂą le gouvernement japonais demande Ă  au mĂ©decin militaire Ishii Shiro de prendre le contrĂ´le des opĂ©rations) tout en apportant le tĂ©moignage d’Anatoliy Protasov (un traducteur militaire ayant participĂ© au procès des docteurs japonais du camp Ă  Khaborovsk en URSS) en guise de contrepoint/caution rhĂ©torique, Philosophy of a knife, d’Andrey Iskanov, se rĂ©vèle aussi dĂ©rangeant qu’indigeste. Ce qu’il montre donne des hauts-le-coeur, ce qu’il raconte glace l’Ă©chine. Et c’est surtout aussi virtuose (les effets spĂ©ciaux sont rĂ©ellement sidĂ©rants) que louche dans sa facture, dans ses intentions, dans son attitude vis-Ă -vis du spectateur, les yeux en spirale, ne sachant plus quelle heure il est ou quel temps il fait dehors. En fait, ce qui dĂ©route ici, c’est l’ambition dĂ©mente de ce très long film qui veut absolument aller au-delĂ  du simple “film de genre” pour festivals afin d’Ă©tayer une argumentation implacable, sur la barbarie (la sempiternelle dĂ©gradation de l’homme par l’homme).

Oui, tout est “oui mais” dans Philosophy of knife et c’est ce qui nous empĂŞche de dormir tranquille: c’est dur Ă  regarder mais on s’accroche, on reste jusqu’au bout parce qu’on a impĂ©rieusement besoin de la lumière au bout du tunnel. ArrĂŞter le film en plein milieu, en gardant les images de ce cauchemar, serait une erreur, le meilleur moyen pour que ce que l’on a subi nous poursuive longtemps. Alors on reste, mĂŞme si tout est fait pour vous dĂ©goĂ»ter de l’humanitĂ©; ce qui a hâtivement incitĂ© certains goreux Ă  assimiler Philosophy of a knife Ă  la rĂ©fĂ©rence absolue question torture vomitive, le Salo de Pasolini. Pourtant, il ne fonctionne pas sur les mĂŞmes ambivalences, sur les mĂŞmes ambiguĂŻtĂ©s, sur les mĂŞmes zones troubles. Ce film-lĂ  crache tout façon jeyser, en un long bloc et si ça ne vous convient pas, il ne fallait pas venir. Il fallait savoir oĂą l’on mettait les pieds, donc chez le rĂ©alisateur des dĂ©jĂ  dĂ©rangeants Nails et Visions of suffering.

Beaucoup de rumeurs autour du film, bien entendu, comme pour A Serbian Film en son temps. Le rĂ©alisateur Iskanov a assurĂ© le service après-vente comme un grand, avouant avoir subi des pressions au moment du tournage, se disant victime de menaces constantes (le KGB l’aurait selon certaines rumeurs passĂ© Ă  la question). On veut bien le croire mais le film est si suffisamment fort pour se passer du moindre argument marketeux. L’horreur mise en scène! C’est si exorbitant que l’on peine Ă  croire en sa vĂ©racitĂ© mais, il faut le rappeler, c’est moche et mal une histoire vraie, un vrai sujet tabou ayant dĂ©jĂ  servi de matière Ă  un autre film tout aussi Ă©prouvant et non moins discutable dans son traitement: Camp 731 (Men behind the sun), de Mou Tun Fei (1987). Reste, et c’est pour cela qu’on en parle plus de dix ans après, sa force. Sa capacitĂ© Ă  traumatiser durablement question dĂ©shumanisation, Ă  toucher universellement (difficile de ne pas penser aux expĂ©riences des mĂ©decins nazis dans les camps de la mort europĂ©ens), Ă  poser de vraies bonnes questions de cinĂ©ma (que montrer pour qu’un message passe?) et Ă  inciter le spectateur Ă  se forger un regard critique sur ce qu’on lui impose, Ă  se renseigner, via google, ou via des livres pourquoi pas, sur cette boucherie clandestinement organisĂ©e par l’armĂ©e d’occupation japonaise dès le dĂ©but de la seconde guerre sino-japonaise.

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