Dario Argento + Jennifer Connelly + Iron Maiden + Donald Pleasance + Goblins + singe = Phenomena

PAR JEREMIE MARCHETTI

De gros frissons, quelques soupirs, l’enfer puis des ténèbres : alors que le cinéma d’horreur italien commence à mettre un pied dans le début de la fin (nous sommes alors au milieu des 80’s), la carrière de Dario Argento est à son point d’orgue. Mais dans sa hargne, sa méchanceté et ses envolées, Ténèbres aurait presque pu faire office de conclusion, jusque dans son introspection délirante. Phenomena, le film suivant, sera le point de scission : une fin, une nouvelle ère, une première mort. Tout ce qu’on veut. Mais le trait d’union est là. À l’époque, on parle de desintox sévère pour ce vieux Dario (Inferno était clairement le fruit de mélanges peu recommandables), faisant de Phenomena un nouvel élan, quelque chose qu’on attendait au tournant…et sera finalement vu d’un mauvais œil. Avec le temps et la dégradation perpétuelle de le filmographie du bonhomme, il en est devenu l’un de ses films les plus passionnants. Et assurément le plus bizarre.

Sur le papier, Phenomena pourrait ressembler à une esquisse, à une bouffée délirante, mais à l’écran, on accepte davantage les errances du réalisateur, jusque dans une progression hasardeuse qui amplifie cette texture de rêve éveillé. Mais le penchant pour les incohérences, les contradictions (un songe flottant d’où surgissent de manière impromptu Iron Maiden ou Motorhead) ou les trous scénaristiques font déjà sentir un véritable relâchement de la part de son auteur. Des défauts déjà visibles dans son œuvre, mais qui ne feront que s’accroître par la suite…

Le retour incessant de multiples motifs (le rasoir, les jolies filles perdues, les visages transperçant les vitres, les demeures qui dérangent, une héroïne à la fois sublimée et malmenée) font de Phenomena une sorte de best-of voire de faux troisième volet à la trilogie des mères, à l’époque inachevée. Mais sa bizarrerie prononcée, son mariage du putride et du merveilleux et son originalité, le placent quasiment entre parenthèses dans la filmographie d’Argento. Alors qu’il massacre sa propre Fiore Argento dès l’introduction et qu’il donne le mauvais rôle à son ex-femme Daria Nicolodi (bien chaos, le divan du psy), Argento recueille, tel un oisillon, la beauté encore juvénile de Jennifer Connelly, venant à peine de sortir de son expérience avec Sergio Leone.

Comme avec Jessica Harper en son temps, Argento ne dĂ©croche pas de sa jolie brunette, vĂ©ritable Alice au pays des horreurs qui ne cesse de tomber dans de multiples terriers (dont un lui offrant une scène immonde dans un charnier grouillant). Aux atmosphères baroques et Ă©sotĂ©riques de la trilogie des mères, Argento lui prĂ©fère les extĂ©rieurs verdoyants et les teintes nocturnes glacĂ©es, jusqu’Ă  bifurquer vers des assauts poĂ©tiques inattendues comme cette vengeance dĂ©guisĂ©e en prière d’amour, oĂą Jennifer fait surgir une nuĂ©e d’insectes grouillants au cĹ“ur de la nuit. Phenomena prend les atours d’un conte (chose qu’il reproduira dans Trauma, son autre fable bizarroĂŻde mĂ©sestimĂ©e), avec ses personnages guidĂ©s par un fil invisible, ses marâtres (dont la sous-employĂ©e Dalila di Lazzaro), ses animaux magiques (un singe revanchard empruntĂ© Ă  Poe, des lucioles bienveillantes, une mouche-guide), ses passages secrets, son innocence dĂ©fiĂ©e.

Phenomena capte quelque chose de frémissant, de beau et de terrible, qui transforme les Alpes Suisses en territoire fantôme où les forêts noires poussent comme autant de mondes interdits. Là, dans les vallées qui ne finissent pas, dans le bruissement des arbres battus par un vent qui rend fou, près des lacs endormis, il y a vraisemblablement quelque chose. Quand les Goblins ne se déchaînent pas, l’hallucinant morceau de Bill Whyman The Valley réussit à transmettre cet écho indéfinissable, aérien, angoissant. Celui de l’ailleurs qui enchante et fait peur.

1 COMMENT

  1. c’est presque mon prĂ©fĂ©rĂ©, l’alliage merveilleux prĂ©-pubère (avec toutes ses idĂ©es fantastiques comme l’entente avec les insectes, le père absent etc) /brutalitĂ© mĂ©tal (avec les chaines les ciseaux les dĂ©capitations etc) est idĂ©ale; l’ouverture est pour moi magique avec l’idĂ©e si poĂ©tique de suivre un papillon jusqu’Ă  l’effet snuff au grain amateur du ralenti des bris de verre s’Ă©crasant sur un visage dans une petite cabine sur fond de cascade; et j’adore vers le milieu le changement de rĂ©gime avec la bifurcation surprise dans la maison: le truc est connu depuis psycho, mais Ă  ce stade d’un film et aussi prenant/dĂ©routant c’est rare, et puis le film se contente pas de passer la seconde, il accĂ©lère de surĂ©gime en surĂ©gime – poupĂ©e sinistre, mère folle, fosse de cadavre, singe assassin, bateau en flamme. je l’ai pas vu depuis 15 ans ceci dit. j’aimais bien quand la camĂ©ra s’envole dans le feuillage des arbres battus par le vent qui rend fou au dĂ©but aussi.

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here