Avec des acteurs et des actrices comme on ne les avait jamais vus, Michel Deville se régale et nous régale avec ce film en eaux troubles, avançant à pas de loup dans le labyrinthe des fantasmes et des passions secrètes, soulevant chaque fois des masques qui en recouvrent d’autres.

Avec deux César à la clef (meilleur réalisateur et meilleur montage) et un joli succès en salles, nul doute que Péril en la demeure fut l’un des films les plus populaires de Michel Deville, l’un des plus diffusés aussi, et bien sûr le plus repérable avec son affiche un rien Carré Rose sur les bords. Pourtant, point d’uniformisation au tournant: le réalisateur sortait alors de son film le plus singulier, le tout muet La petite bande, et retrouvait le chemin du polar après Eaux Profondes, son adaptation de Patricia Highsmith où, pour une fois, ce n’est pas notre crazy Zaza qui dégommait ses amants à tour de rôle. Deville, ce n’est pas Jacques Deray: donnez lui du noir, et la mixture tournera. Comme Eaux Profondes d’ailleurs, Péril en la demeure peut se voir comme un vaudeville tragique qui s’amuse presque de ses malheurs. C’est d’ailleurs toute sa partie la plus croustillante, pas encore planquée derrière les flingues et les traquenards, qui fonctionne le mieux.

Un beau professeur de musique (Christophe Malavoy), tendance Schubert à la gratte, est employé par un couple de bourgeois zarbis (Nicole Garcia et Michel Piccoli) pour donner des leçons à une ado déjà très éveillée (Anaïs Jeanneret): alors que Monsieur fait d’étranges insinuations, Madame saute au cou du guitariste, qui croisera peu après la route d’une boiteuse obsédée sexuelle (Anémone) et d’un tueur à gages ambigu (Richard Bohringer). Vous suivez? C’est drôle à imaginer sans doute, c’est drôle à voir aussi: les échanges y sont littéraires, primesautiers, inattendus. Deville déteste le réalisme et il a bien raison. Plutôt que dans les éclairages ou les situations mêmes, le réalisateur du Paltoquet (lui aussi un faux polar hyper-réjouissant) dissémine une grammaire surréaliste par le montage, constellant son film de raccords sublimes. Alanguie, Nicole Garcia joue les provocantes (on a vu mieux, on a vu pire hein) pour faire entrer un innocent musicien dans sa partition mortelle: «Vous savez ce qui vous rend séduisant ? C’est que vous ne cherchez pas à séduire…». Lors d’une incroyable étreinte, Deville filme les mains qui se croisent, se décroisent, rentrent et sortent d’une chemise, défont des boutons et glissent. Du grand art.

Définitivement get out des productions du Splendid, Anemone s’essayait à un registre à l’époque perçu comme le contre-emploi de sa vie: elle n’est plus la vilaine ou la gauche de service, elle est au contraire mystérieuse, scandaleuse. Montrant son cul à son invité, elle se moque de son hésitation «Je peux toucher? Vous vous croyez au marché de Montélimar?», elle est toujours drôle mais sans se ridiculiser («VOILA, à bientôt, ravie, au revoir, qui sait…»), à la fois voyeuse et voyante. La perversité et la malice sur un même cheval, comme tout le cinéma de Deville. Christophe Malavoy fait figure quant à lui de modèle de virilité douce et magnétique, dépassé par ses dames, et s’en trouve même filmé de manière plus érotique que celles-ci dans une sorte d’inversion ravissante. Machination, chantage, manipulation, micro-films et cran d’arrêt: le virage fleuve noir impressionne moins, mais la tranquillité morbide de Deville et son regard impertinent ont su préserver tout le sel de ce micmac gentiment labyrinthique.

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