Avec ses deux farces de gosse bête et méchant réalisées au début des années 90, Alex de la Iglesia ignorait qu’il allumait la mèche du cinéma de genre espagnol: de grimaces en éclaboussures, Le jour de la bête et Action Mutante dessinaient une filmographie de pur geek, freak lover sur le retour, ennemi du manichéisme et du bon goût. Tout pour plaire dans une industrie qui débutait à l’époque un curieux sommeil artificiel.

Pour son premier film américain, Alex de la Iglesia vise bien, quitte la comédie horrifique mais garde un pied en territoire latino: entre Mexique et États-Unis, il adapte Barry Giffort, dont l’univers brûlant avait connu un sacré ravalement de façade dans Sailor & Lula. Un projet qui filera sous le nez de Bigas Luna, initialement prévu avec, accrochez-vous, Madonna puis Victoria Abril dans le rôle titre! On aurait presque voulu voir ça. Presque. Pas question en tout cas pour Iglesia de reprendre quelques maniérismes lynchiens: Perdita Durango retrouve le sadisme de BD tant prisé par le réalisateur espagnol, ce trait de salopiaud qui tire tout ce qui bouge. Mais là où tout se jouait dans l’excès et le rire gras, Perdita Durango est peut-être le premier film «humain» d’Iglesia, probablement son meilleur même, pourtant condamné à une sortie vidéo chez nous (et cut de chez cut pour achever le tout).

On ne joue plus ici dans la cour du cartoon live: cette fois, ça tient au corps. Et particulièrement celui de Perdita, furtivement présente dans le film de Lynch (où elle était whitewashée en la personne de Isabella Rosselini) trimballant une carcasse qui n’attend plus rien entre deux frontières. Entre le dark latin lover de pacotille et le méchant de série z, cheveux longs impeccablement lisses et bottines de serpents, Roméo entre dans la danse. Il parle beaucoup et bien, il a tout vu et tout fait, charrie des origines cubaines, un passé de soldat, de dealer et de sorcier. Son coup de rein et ses belles paroles lui assurent un succès immédiat auprès de la jeune femme, peut-être aussi dangereuse que lui. Pour tuer le temps, ils prennent en otages deux gringos, un couple de tourtereaux plus blonds que blonds qu’on a envie de baffer dès le premier instant (ce qui arrive sur fond de Tijuana Brass: hilarité totale), sans savoir hélas que les associés de Romeo, son patron et un trio de flics sont à leurs trousses.

Au milieu d’une vague inexplicable de films de cavales meurtrières giga brûlantes (Kalifornia, Une nuit en enfer, U-Turn, Tueurs Nés…), Alex de la Iglesia ne s’inquiète pas de la concurrence. Quand on fracasse humour noir, extrême cruauté et tendresse pour les pourris, ça paye. Les flashbacks et les scénettes contées ci et là (un braquage, un souvenir d’enfance, le massacre d’une famille entière… et même la crucifixion de Jésus), les téléportations incessantes (un mafieux pédophile en plein anniversaire, une atroce maison de wasp, un flic fantasmant sur une photo de Riya Hayworth) sont autant d’invitations et de sauts dans des univers annexes, brisant définitivement la linéarité d’une fuite en avant. Avec leur charisme incendiaire, Rosie Perez (dont on avait pas oublié les furieux mouvements de danse chez Spike Lee) et Javier Bardem (qui n’était pas encore sorti de son Espagne) forment le duo le plus sexy et le plus terrible jamais filmé par le réalisateur espagnol, n’oubliant jamais de scruter, l’air de rien, leurs âmes cabossés malgré une soif de sang et de sexe rarement assouvie.

Aux chiottes la carte postale: cimetière éventré, mausolée d’avions, bric-à-brac où se croisent santeria et catcheurs mexicains, camion chargé de fœtus… Iglesia sait transposer son goût du grotesque sans jamais sonner faux (ce qu’il aura plus de mal à faire avec Les crimes d’Oxford, sa tentative de whodunit à l’heure du thé), sa passion pour l’horreur (les scènes de transe terrifiantes de Bardem, dont une messe noire sous le signe du cannibalisme et du cadavre pas frais) et préserve son appétence pour la subversion: comme le fera plus tard The Devil’s Rejects de Rob Zombie, l’invitation à faire battre nos cœurs pour d’insaisissables psychopathes marche à fond les ballons, peut-être aussi parce que pire qu’eux les attend en face (dont un James Gandolfini savoureux en flic aussi malchanceux qu’increvable).

C’est bien le cœur du film: ne pas s’arrêter à une simple provocation adolescente et aller au bout du geste, avec une superbe évocation de l’amour cinéma, de ce maigre drap blanc où l’on projette à l’infini au fantasme cinéphile, avec une citation toctoc de Vera Cruz à l’appui. Les dernières images où se posent la voix possédée de Screamin Jay Hawkins (qui s’octroie d’ailleurs un sacré petit rôle), sur la vision déchirante d’une héroïne revenue à zéro, sont peut-être les plus belles jamais pondues par l’ibérique cintré.

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