Paul donne sa liste des films à voir pendant le 😷

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Parce que le Chaos est avec vous pendant la Coronapocalypse, voici notre sélection de films (pas forcément anxiogènes) à regarder pendant que vous êtes chez vous.

Mad Max : Fury Road (George Miller, 2015)
Sans doute le plus grand film d’action de la décennie qui vient de s’achever, racontant à peu près tout via l’image cinématographique (certains parlent de «visual storytelling»), de surcroit avec une limpidité narrative absolument éblouissante. Que ce soit en 2D, en 3D Imax ou en black & chrome (version trop peu vue, qui fait pourtant de l’oeil au Metropolis de Fritz Lang), Fury Road propose une expérience de cinéma aujourd’hui précieuse, primitive dans ce qu’elle raconte, et moderne dans la façon dont elle raconte (Joseph Campbell ne dirait pas le contraire). En un plan, un détail, tout est dit sur tel ou tel personnage (la muselière de Max, la marque de Furiosa, la ceinture de chasteté de Splendid…), pris dans cette course-poursuite existentielle dont Max et ses compagnons de route ressortiront transformés à jamais. George Miller, enfin considéré comme le maître qu’il a toujours été (même si Happy Feet 2, film jumeau de Fury Road, est encore aujourd’hui mésestimé par la majorité du public et de la critique), a montré à tous que le cinéma pouvait aussi être une piqure de rappel de son propre potentiel expressif, illimité, exponentiel, ne demandant qu’à être défraîchi par des cinéastes un tantinet ambitieux. Chef-d’oeuvre absolu, à voir et à revoir sans modération.

La petite fille au bout du chemin (Nicolas Gessner, 1976)
Cité plusieurs fois par David Lynch dans la saison 3 de Twin Peaks, La petite fille au bout du chemin est l’adaptation d’un très court roman de l’écrivain américain Laird Koenig. Il raconte l’histoire de Rynn (Jodie Foster), une jeune fille de 13 ans prétendant vivre seule avec son père dans une très grande maison. Seule face à un monde adulte aussi impitoyable que terrifiant, elle tombe amoureuse de Mario, un jeune magicien qui souhaite lui venir en aide, notamment face à Frank Hallet (Martin Sheen), le fils lubrique et intrusif de la propriétaire. Hymne à l’enfance et à l’innocence, le film fait de Rynn une héroïne gnostique flamboyante, entretenant le feu d’un havre de paix, de culture et de liberté que les forces du mal ne cessent de vouloir annihiler. Petite soeur gnostique de Laura Palmer («Fire, Walk with Me»), la jeune fille oppose l’amour aux ténèbres, la sagesse de l’esprit aux pulsions du corps, et la magie aux lois de l’argent. Le film brasse et échappe à la fois à tous les genres. Film d’horreur, thriller, mélodrame adolescent ou bien encore film d’apprentissage, La petite fille au bout du chemin semble être l’exemplum d’un message ésotérique à la fragilité vertigineuse, à la fois familier et insaisissable. 

The Strangers (Na Hong-jin, 2016)
Saisis de crainte et même de terreur, ils croyaient voir un fantôme. Mais Jésus leur dit: «Pourquoi êtes-vous troublés? Pourquoi ces doutes dans vos coeurs? Voyez mes mains et mes pieds, c’est bien moi. Touchez et voyez, un fantôme n’a ni chair ni os, contrairement à moi, comme vous pouvez le constater.» L’Évangile selon Luc, 24 : 37-39 
Goksung, une petite ville située dans les montagnes sud-coréennes, se voit frappée par une série de meurtres sauvages, dont l’origine coïnciderait avec la propagation d’une épidémie de fièvre, poussant certaines personnes à s’attaquer à leurs proches. Jong-goo, un policier un peu balourd, décide de mener l’enquête, sans pour autant trouver d’explication rationnelle au mal qui frappe sa communauté. Rumeurs et superstitions conduisent le policier à porter ses soupçons sur un vieil étranger japonais, vivant en ermite dans les bois, et accusé des pires méfaits. L’un des films les plus diaboliques de l’histoire du cinéma, cathédrale des genres érigée à la gloire du pouvoir maléfique des apparences et de l’image. The Strangers nous trompe sans nous mentir, joue de nos préjugés pour mieux nous faire chuter, tel un diable biscornu tapis au fin fond de sa grotte, attendant que l’humanité provoque les conditions de sa propre apocalypse. Na Hong-jin a fait de son film une expérience biblique, forçant le spectateur à faire face à ses propres péchés, sans pour autant lui laisser une quelconque lueur d’espoir. L’horreur à l’état pur.

The House that Jack Built (Lars von Trier, 2018)
Lars von Trier aura ponctué les années 2010 de trois chefs-d’oeuvre. Melancholia était son film le plus beau, Nymphomaniac son film le plus monumental, et The House that Jack Built son film le plus rock, le plus destructeur, le plus nihiliste au sens nietzschéen du terme. Il renonce ici à la figure de l’héroïne (tous ses films comportent des personnages principaux féminins depuis Breaking the Waves en 1996, hormis Five Obstructions et Le Direktør), ainsi qu’à l’empathie maladive que la critique n’a cessé de lui reprocher depuis le début de sa carrière. À la place, nous avons donc Jack, tueur en série bouffi d’égo, dénué de la moindre humanité, éternel ingénieur expert se rêvant architecte créateur. Essayant d’appréhender le réel comme une pure matière, cette «pourriture noble» dont parle Jack, von Trier sublime son incapacité à suivre jusqu’au bout son personnage, explicitement montré comme un raté, tentant vainement de se faire le maître de cérémonie d’un mariage du Ciel et de l’Enfer sacrifié à l’autel de l’orgueil. Hanté par une quête incessante d’authenticité, le cinéaste détruit tout, conscient de la prétention qu’a le cinéma à vouloir retranscrire le réel. Il ira même jusqu’à renouer avec l’empathie qui lui était propre au travers d’un hallucinant épisode de catabase, où Jack aurait pu saluer le renard d’Antichrist, répétant béatement cette phrase dont nous avons fait notre mantra: CHAOS REIGNS.

La Montagne Sacrée (Alejandro Jodorowsky, 1973)
Film alchimique par excellence, où le maître-gourou Jodorowsky transforme littéralement la merde en or, convoquant la kabbale juive, la sagesse antique, l’astrologie, la psychanalyse et le New Age dans un Grand Oeuvre semi-improvisé, dont l’ambition n’est pas moins démesurée. Les préceptes «Tout est un», «Connais-toi toi-même» et «Rien de plus» sont ainsi appliqués à l’art cinématographique lui-même, estimé au plus haut point par un artiste visionnaire, qui enfonce les portes de la perceptions en repoussant violemment les limites du cadre. Une belle façon de découvrir le véritable secret de l’immortalité…

L’Antre de la folie (John Carpenter, 1995)
Troisième et dernier volet de la trilogie de l’Apocalypse (après The Thing et Prince des Ténèbres), L’Antre de la folie peut être considéré comme l’une des rares oeuvres ayant réussi à retranscrire l’horreur lovecraftienne dans une expérience proprement cinématographique. Au travers de ses endomontages frénétiques (mêlant ce que nous croyons être le passé, le présent et l’avenir), John Carpenter fait dérailler la diégèse première, jusqu’à la contaminer d’un film second, obscur et monstrueux. Nous n’en percevons que des bribes, avant qu’il ne prenne littéralement la place du film soi-disant inoffensif que nous sommes venus voir, nous incluant finalement dans la folie générale orchestrée par le créateur infernal qu’est Sutter Cane. Un film de contagion au sens propre : Lovecraft aurait applaudi à grands coups de tentacules…

Twin Peaks (David Lynch, Mark Frost, 1991-2017)
Né de la passion de Lynch pour le pouvoir magique de l’image et de la fascination de Frost pour l’influence de la société théosophique sur Hollywood (à laquelle il emprunte d’ailleurs les termes de «Black Lodge» et «Gardien du Seuil»), Twin Peaks montre que la beauté des êtres et du cosmos se double toujours d’un arrière-monde occulte et dangereux, emprunt d’un Mal aux origines lointaines, auquel on ne peut échapper. Très justement appréhendée comme une série «contre initiatique» par Pacôme Thiellement, Twin Peaks reflète à elle seule tout le cinéma de Lynch, de Blue Velvet jusqu’à Inland Empire: une «révélation» du maléfisme profond se cachant derrière le réel, et plus particulièrement derrière la véritable histoire du cinéma américain. Un puits sans fond duquel on ne pourra jamais ressortir: «This is the water, and this is the well. Drink full, and descend. The horse is the white of the eye, and dark within»…

A. I. : Intelligence Artificielle (Steven Spielberg, 2001)
Adoubé par Stanley Kubrick, qui était impressionné par sa capacité à émouvoir les spectateurs et avec qui il entretenait une correspondance dès les années 80, Steven Spielberg reprend à son compte le projet A.I. après la mort du maître en 1999. Injustement méprisé par la critique et le public encore aujourd’hui, ce film demeure pourtant l’une des oeuvres les plus ambitieuses de son auteur, mêlant étroitement le récit d’apprentissage d’un Pinocchio robotique à cette grande histoire qu’est la naissance d’une conscience. A.I. réinvestit alors ce grand pot-au-feu des histoires de l’humanité qu’est l’Ancien Testament, incarnant à chaque fois ses idées parfois abstraites en quelque chose de très concret, fer de lance du cinéma de Spielberg: la transmission d’une émotion. En ressort un film bouleversant, éminemment pessimiste, qui nous fait comprendre que cette quête d’humanité n’a d’autre sens que celui qu’on lui donne…

Millenium Actress (Satoshi Kon, 2002)
Second film du génie Satoshi Kon, Millenium Actress met en scène le récit de vie de Chiyoko Fujiwara, une actrice mythique des anciens studios Ginei, marquée par la recherche de l’inconnu dont elle était tombée follement amoureuse plus jeune. Pendant lumineux des ténèbres de Perfect Blue (1997), le film réinvente le montage frénétique de son prédécesseur en le détachant de la confusion cauchemardesque qui le caractérisait, au profit d’un vertige mémoriel aussi galvanisant que mélancolique. À l’image de beaucoup de films de la fin des années 90, l’oeuvre de Satoshi Kon nous montre que raconter une histoire consiste d’abord à raconter un point de vue; que l’espace, le temps et la réalité sont toujours déjà ressenties par un personnage. En clair, la réalité est toujours subjectivation, voire fantasme. Le film a cette ambition de retranscrire visuellement cette subjectivité, entremêlant étroitement les souvenirs de spectateurs de Kon lui-même avec les souvenirs d’actrices de son personnage (principe qu’il avait déjà initié avec son manga inachevé Opus). Peut-être l’un des plus beaux films du XXIe siècle.

Cloud Atlas (Lana Wachowski, Lilly Wachowski, Tom Tykwer, 2012)
Rares sont les cinéastes qui réussissent à inventer un nouveau langage cinématographique à chaque nouvelle réalisation. Après la révolution technique, philosophique et ésotérique qu’était la trilogie Matrix, après l’incroyable Speed Racer qui en appelait au regard innocent des enfants afin de dépasser les limites perceptives imposées par l’oeil adulte, voilà que les soeurs Wachowski, en collaboration avec Tim Tykwer (qui retravaillera avec le duo sur la série Sense8), décident d’adapter à l’écran le roman Cartographie des nuages de David Mitchell, alors réputé inadaptable. Comme les pauvres hères sortis de la caverne de Platon (ou Neo débranché de la Matrice), nous sommes d’abord aveuglés par la lumière de ce film incroyable, au point de ne pas tout saisir. Puis petit à petit, l’esprit s’habitue, se prend au jeu, baissant enfin la garde pour se plonger dans cet entremêlement de destins, d’époques, de genres et d’espaces-temps, dont l’ambition monumentale ne tombe jamais dans l’austérité suffisante. Les Wachowski estiment énormément les spectateurs, leur proposant à chaque fois une expérience de cinéma inédite, dont nous ressortons grandis, émus et libérés.

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