Très directement, très simplement, on pourrait vous dire «Vous avez regardé Pose? Vous avez sué devant Climax? Alors vous prendrez bien un peu de Paris is Burning!» parce qu’en terme de raccourcis, nous en sommes bien là. Mais on peut voir aussi Paris is Burning comme un sacré morceau de doc chaos, un magnifique moment d’histoire, un bain atmosphérique redoutable et plus loin encore, une véritable bible LGBT.

De de ce little big documentaire reçu à bras ouvert à Sundance, puis agréablement cueilli en salles (aux États-Unis du moins), il faut en voir l’influence grandissante, tant sur une émission télé telle que Rupaul Drag’s Race, que sur la scène (et même dans le vocabulaire) LGBT. C’est pourquoi, même pour un novice en ball ou en voguing, Paris is Burning est construit comme un glossaire filant à une vitesse folle, et avec une efficacité jamais démentie. Si le septième art a bien ramé à dépeindre l’histoire arc-en-ciel, le cinéma documentaire donna occasionnellement un sérieux coup de pouce : The Queen en 1969, Before Stonewall en 1984 ou Tongues Untied en 1989. Paris is Burning est indéniablement le plus culte d’entre tous.

À la fin des années 80, Jennie Livingston a embarqué sa caméra dans les rues de Harlem pour y filmer la communauté des ballrooms, ces spectacles à l’ombre du monde où se réunissent toute la population noire et porte-ricaine aux alentours, tous gays, trans ou drag-queens, pour se livrer à des combats de danse où l’allure, le corps, la peau, le vêtement, tout cela même devient arme de guerre. D’une première communauté que la white america, si présente, si désirée, si envahissante, ne veut pas, se révèle une autre, cachée à l’intérieur, rejetée littéralement en son sein. «Dans ce monde on a trois offenses envers nous, chaque noir en a deux : il est noir et c’est un homme. Mais tu es noir et tu es gay : tu auras donc la vie très dure». Mais dans ce monde là, on ne courbe pas l’échine: si on est chassé, on se fabrique une nouvelle famille, les fameuses house. On danse, on se costume, on imite, on défile, on brille. Pour devenir quelqu’un d’autre, pour devenir soi, pour oublier ce qu’on n’est pas dehors, ce qu’on ne peut être.

Tout le motto de la vie LGBT est résumé entièrement ici: les blessures sont changées en paillettes, comme une fête pour braver la tristesse du monde. L’on croise des cheftaines usées par la vie, dont l’incroyable Dorian Corey, étalant dans un geste sans fin son maquillage sur un visage morne, drag-queen revenue de loin qui, on l’apprendra après sa mort, cachait un corps momifié dans son studio (ce que ne savait évidemment pas la réalisatrice!). L’on rencontre aussi (enfin!) des figures transgenres, dont la représentation relevait à l’époque autant du tabou que de l’amalgame, comme cette rêveuse d’Octavia Saint-Laurent, les yeux rivés sur les mannequins out of touch, ou la touchante et fragile Venus Xtravaganza, se rêvant «rich white girl», allongée sur son lit de poupée avant de nous servir une bonne soupe de reading, cet art de l’insulte entre durs à queer. Et puis il y aussi le voguing, coeur du spectacle et du film auquel rendra hommage (ou pillera?) Madonna quelques années plus tard avec son fameux Vogue.

Quasi absente de la première saison de Pose (c’est d’ailleurs bien l’un des rares reproches qu’on peut faire à la série), cette danse qui retrouve enfin aujourd’hui une vraie postérité (en grande partie chez nous grâce à Kiddy Smile, le Daddy DJ de Climax) allie grâce énergique et mouvements robotiques, muant les corps comme autant d’androïdes fiévreux. Derrière ces figures se réinventant au bord du gouffre et ces podiums enflammés, Paris is Burning cristallise un besoin de rêve et d’intégration déchirant, qu’il dilue dans des images en 16 mm à la beauté crépusculaire…dont des rouges/verts fracassés qui ont dû certainement faire de l’oeil à un certain Benoît Debie.

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