[BERTRAND MANDICO RÉDACTEUR EN CHEF] Quand il n’écrit pas sur la magie noire, l’envoûtement, les sacrifices rituels, la voie de la mort et les choses sucrées, l’écrivain et cinéaste Pacôme Thiellement s’enflamme pour la Elina, le Mandi et le Chaos.

TEXTE : PACOME THIELLEMENT / COLLAGE : BERTRAND MANDICO

Pour Bertrand et Elina, amis que j’admire, artistes que j’aime

On doit être égalitaire partout, sauf dans l’amitié. L’amitié est notre seul luxe ; c’est l’unique pratique qui ne souffre absolument pas la charité, la demi-mesure, l’indifférence ou l’abnégation. On doit vouloir le bien du monde entier et l’abolition de tous les privilèges, le partage de toutes les richesses et les bénéfices du travail aux travailleurs eux-mêmes et non à ceux qui les exploitent. On doit faire tout ce qui est en notre pouvoir pour ne jamais reproduire l’injustice ou l’inégalité dans nos rapports sociaux. Mais il devrait être interdit de passer une soirée avec une personne qui vous ennuie ; il devrait être interdit d’ennuyer quelqu’un ou d’accepter d’être ennuyé. On ne devrait avoir que des amis qu’on respecte. On ne devrait avoir que des amis qu’on aime. On ne devrait avoir que des amis qu’on admire. Quand ce n’est pas le cas, tout se met toujours à déconner de toutes façons.
Aime tes amis, la Terre t’aimera. Les mauvaises rencontres se retournent contre vous et c’est toujours celui que vous avez plus ou moins toléré par indulgence, par pitié, par fascination malsaine ou par lâcheté, qui se révélera comme le pire connard de tous les mondes. C’est la personne que vous avez suivie bon gré mal gré, celle dont vous vous êtes dit « Je ne la sens pas complètement », dont vous vous rendrez compte, plus tard, qu’elle ne vous a fait que du mal dans toutes vos vies. Vous avez le devoir d’être absolu dans l’amitié comme dans l’amour. L’amitié est une passion qui, pour n’être pas exclusive, relève de votre relation intime à la divinité. Celui qui, un jour, se plaint de ses amis ne sait pas ce qui l’attend dans l’autre monde ! L’amitié, c’est le ciel lui-même.
On doit être fraternel partout, sauf dans l’art. L’art est aussi grave que l’amitié. On doit avoir une indulgence absolue pour toutes les conneries que fait l’être humain, du type qui renverse son café sur vos chaussures aux pires dictateurs. Il faudrait être comme la Paulette de Pichard et Wolinski : voir dans chaque monstre le pauvre type qui a loupé le coche de sa vie, qui a fait le mal qu’il n’a pas voulu et n’a pas fait le bien qu’il a voulu : la personne pour qui les choses auraient pu et dû avoir une autre gueule. Tout le monde veut être aimé. Et tout le monde devrait pouvoir obtenir l’amour dont il ressent le besoin. Il faudrait être capable de passer l’éponge sur tout, mais il devrait être interdit de passer une heure devant une œuvre d’art qui vous déplaît.
On vit dans un monde absurde où les premières nécessités sont plus difficiles d’accès que le luxe de posséder une filmographie de 4000 titres, une bibliothèque de 700 livres ou 300 disques de musique. Un film coûte moins cher qu’un sandwich. Un livre est au prix d’un paquet de cigarettes. Il est difficile de se loger, il est facile de posséder 500 films, de regarder 500 chaînes, d’écouter à la suite 500 disques. Bientôt une Pléiade coûtera moins chère qu’une bouteille d’eau.
Cela ne dit certainement pas le respect de notre époque pour l’art mais au contraire son immense mépris. Cela veut dire : nous tenons entre nos griffes les peuples affamés et misérables par la nourriture, le logement, l’eau, la santé. Mais on peut bien leur laisser l’art : ils joueront avec cette poussière. Je ne suis pas sûr que l’art ne perde pas à être si peu cher. Je suis sûr, en tous cas, qu’il n’y gagne rien. Sur le fond, je pense que le logement, les transports, la nourriture et les soins médicaux devraient être gratuits, qu’on devrait permettre à n’importe qui de vivre, tout simplement vivre, mais un livre ou un DVD devraient coûter un certain prix. On ne devrait pas travailler pour se payer à bouffer mais pour se payer un DVD de Buñuel. C’est ça qui serait logique. Des œuvres que les artistes mettent un an minimum à réaliser ne devraient pas être des trucs qu’on puisse obtenir et dont on puisse se départir avec l’indolence d’un gadget. Quand quelqu’un me dit qu’il est boulimique de cinéma ou de littérature, je me méfie. Un boulimique ne mange pas par faim, il compense un vide qui ne fait que s’accentuer par une dévoration aléatoirement fixée sur telle ou telle forme. Ce n’est pas ça, aimer. Nous ne faisons pas un art pour les boulimiques. Nous faisons un art pour les amoureux éperdus, pour les rêveurs affamés, pour les gens qui attendent toujours d’une œuvre à venir qu’elle leur «donne de leurs nouvelles» comme dirait André Breton.
On doit être libre en tout, sauf de faire des compromis avec notre vision. Ce que les amis que j’admire m’ont appris, c’est qu’on ne doit jamais cesser de lutter contre les sirènes du bénéfice personnel pour garder intacte notre éthique initiale et c’est cette lutte qui nous définit. Ce que les artistes que j’aime m’ont montré, c’est qu’on aura toujours raison de ne pas se laisser avoir par les fables du monde, et c’est cette lucidité qui nous offre notre véritable visage. Ce monde essaie de nous faire croire qu’il nous faut faire des compromis. Cette vie nous enseigne qu’il ne faut en faire aucun. Ce monde essaie sans cesse de nous convaincre de faire des choses qui nous déplaisent en vue d’en faire d’autres qui nous plaisent plus tard. Cette vie nous démontre en permanence l’inverse : seul celui qui a fait ce en quoi il a cru a obtenu la vie qu’il désirait. Mais ce n’est pas simple de savoir ce dont on a vraiment envie. Il faut avoir le cœur pur pour être capable de vouloir ce qui ne nous nuit pas. Il faut avoir combattu contre l’âme adventice pour que notre voyage sur la Terre soit un voyage d’âme.
Ce que les grands artistes nous démontrent sans cesse, c’est qu’on gagne tout à être libre, à refuser le cynisme et la corruption, à travailler sans cesse à des projets qu’on nous prétend impossibles, à refuser les petits choix et les petites amours ; ce que les grands vivants nous montrent toujours, c’est qu’on ne gagne rien à se priver, ni à priver autrui, de quoi que ce soit, et que la liberté est toujours la mélodie dont le chaos de la vie a besoin pour ne pas s’effondrer sous les constructions délétères du monde.” P.T.

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