[PACOME THIELLEMENT] Cinéma-hermética

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Et quand il eut dépassé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre: Nosferatu, Freaks, Le Locataire, Possession, Suspiria, Céline et Julie vont en bateau, M. Arkadin, Chinatown, Opening Night, Nymphomaniac, Shining. Tant de chefs-d’œuvre chaos fabuleux que nous aimons d’amour fou et que PACOME THIELLEMENT analyse amoureusement dans son CINEMA HERMETICA. MUST-READ.

NOSFERATU LE VAMPIRE (Friedrich Wilhelm Murnau, 1922)
«J’ouvre Cinema Hermetica avec lui parce que ce film est inaugural. A partir de Murnau et de son fameux pont, le cinéma a assumé sa fonction métaphysique de désoccultation de tout ce qui est «occulte» dans les relations humaines. Comme Artaud ou Nerval, Murnau est le contraire d’un occultiste ou un initié; c’est un poète exorciste.»

FREAKS, LA MONSTRUEUSE PARADE (Tod Browning, 1932)
«… Et je continue avec Freaks parce que Freaks parle de ce que le cinéma ne prend pas en charge: non seulement le cirque errant, la parade des singularités, mais aussi la disparition progressive du Carnaval comme réminiscence de l’âge d’or. Freaks nous explique que, si les monstres sont amenés à disparaître, par une bio-politique eugéniste qui ne dit pas son nom, alors nous serons amenés à les remplacer. La «fonction» du monstre, elle, ne peut pas disparaître. J’ai vu Freaks dans le Cinéma de Minuit de FR3 quand j’avais 17 ans, avec la voix neutre, «blanche» et suspendue de Patrick Brion. Je ne m’en suis jamais remis. La regrettée Gail Zappa nous avait dit, à Thomas Bertay et moi, que Frank, son époux, refusait d’inviter à sa table des gens qui ne soient pas des fans définitifs du film. «L’homme qui n’a pas de musique en lui-même, et qui n’est pas ému par la façon dont les sons délicieux s’accordent, est prêt à toutes les trahisons, tous les stratagèmes, tous les gâchages; les mouvements de son esprit sont mornes comme la nuit, et ses émotions sombres comme l’Erèbe. Que personne ne fasse confiance à un tel homme. La musique est le marqueur.» Comme celui qui n’aime pas la musique chez Shakespeare, quelqu’un qui n’aime pas Freaks n’est pas digne de confiance.»

LE PÈRE NOËL EST UNE ORDURE (Jean-Marie Poiré, 1982)
«Je déteste. Toute ma jeunesse a été gâchée par les répliques «cultes» de ce film infâme répétées en boucle par les adolescents de mon âge. Non seulement ça ne me fait pas rire, mais ça me fait de la peine. Pour moi, tout ce barbouillage cynique est une insulte à l’être humain. J’ai horreur des comédies romantiques naïves qui nous expliquent que tout ira bien en nous encourageant à faire ce qui évidemment dans la vie contribue à notre perte, mais j’ai tout autant horreur des comédies cyniques où on se plaît à humilier les hommes. Les deux sont des mensonges. Les deux sont «monochromes». Le Splendid est la France, c’est Sarkozy, Hollande, Valls : c’est donc une abomination.»

LES PRÉDATEURS (Tony Scott, 1983)
«J’adore. Ils sont brièvement évoqués dans le texte sur Nosferatu, mais, comme me l’a fait remarquer un ami, c’est l’ombre de David Bowie qui plane sur l’ensemble de ce dernier. La question de la fonction vampirique en art est centrale – on ne s’en tirera pas tant qu’on n’aura pas compris tout ce que ce symbole contient de négatif mais également, comme le yin du yang et le yang du yin, de positif dans ce qu’il a de négatif. Stéphane du Mesnildot a commencé ce passionnant travail dans Le Miroir Obscur. David Bowie l’a expérimenté dans toute son œuvre. Merci à eux deux.»

CRASH (David Cronenberg, 1997)
«Un de mes films préférés, il fait partie de la constellation élective des adaptations géniales de livres géniaux, à la fois des trahisons et des hommages, des défis et des « relèves » – avec Le Procès, Les 120 jours de Sodome, Shining, le Beaucoup de bruit pour rien de Joss Whedon, etc. Comme Kubrick, Cronenberg s’en tire en épurant la narration et en « vidant » ce qui, dans le livre, est trop ouvertement symbolique. Il permet au spectateur de projeter ses propres interprétations en faisant de son récit un pur véhicule émotionnel. J’ai vu Crash la semaine de sa sortie, en 1996, dans des conditions très particulières: j’étais dans un cinéma du centre de Genève, presque vide, c’était la séance de 22h, et deux adolescents situés devant moi ont commencé à se masturber au début du film quand James Spader baise avec Deborah Unger. Bien entendu, ils ont du s’arrêter assez vite, non parce qu’ils avaient joui, mais parce que l’étrangeté du film les a fait débander. Ils sont sortis en marmonnant. Depuis, je ne peux plus voir le film de la même façon.»

CHUNGKING EXPRESS (Wong Kar-wai, 1994)
«Encore un film de mes vingt ans ! Pas revu depuis, mais il m’avait fait une forte impression de lyrisme échevelé à l’époque. Je me souviens mieux des Anges Déchus, beaucoup plus contemplatif et sexuel, sombre et plein de pressentiments – et de Happy Together, avec l’usage – enfin ! – de la musique de Frank Zappa dans un film contemporain. Jim Jarmusch et Hal Hartley aiment Zappa, mais ils ne cherchent rien à en faire. On a l’impression que Wong Kar Wai s’en fout comme de sa dernière chaussette, mais il fait de la musique de Zappa quelque chose de formidable : il la prend au premier degré – pour lui c’est de la musique lyrique et sentimentale qui marche très bien dans ce récit d’amitié lyrique et sentimental entre un hétérosexuel et un homosexuel. Chunga’s Revenge, I Have Been in You et le Happy Together des Mothers utilisés dans un film totalement sans humour, ça valait franchement le déplacement! Si Philippe Garrel était courageux, il ferait un film avec des morceaux de Joe’s Garage sur sa bande-son – mais il ne le fera pas, parce qu’il n’est vraiment pas assez «chaos».»

CÉLINE ET JULIE VONT EN BATEAU (Jacques Rivette, 1974)
«Vu, revu, re-revu, re-re-revu. Plus on le regarde, plus il change. Plus on le vit, plus on se libère. Céline et Julie vont en bateau sont tout ce que les films devraient être : des portes pour nous sortir de notre prison.»

ANTICHRIST (Lars Von Trier, 2009)
«C’est une date de naissance importante pour moi: celle de mon exégèse du cinéma. Antichrist est la date de naissance de Cinema Hermetica, mais son exégèse n’y apparaît pas, parce qu’elle est déjà dans Pop Yoga. Elle date de quelques années déjà. A l’époque, une «dark lady» (au sens shakespearien du terme) avait pris contact avec moi pour me proposer de faire une conférence au sujet de ce film – et je n’avais encore jamais parlé de cinéma en public. J’avais écrit sur – et parlé de – la pop, la gnose, les séries TV, les poètes maudits, les bandes dessinées, l’humour, la guerre, mais rien sur le cinéma… Et j’ai commencé avec Antichrist. Mon film préféré d’un de mes cinéastes préférés et celui qui a été détesté par le plus grand nombre de gens que je connaisse… Inutile de préciser que je m’identifie intégralement au personnage de Charlotte Gainsbourg dans ce film. Combien de soirs j’ai passé en répétant frénétiquement «Where are you… Where are you…» ou «I don’t believe… You…» La préparation de la conférence fut très intimidante – il m’a fallu trouver une méthode pour «lire» le film qui ne soit ni de la critique ni une apologie, mais un «calque» de ce que les gnostiques et les soufis font avec l’Ecriture : une exégèse qui soit un exil de la «lettre» ou de «l’image» et un voyage vers le sens qui passe par des vallées successives – comme les oiseaux de Attar en quête du Simorg. Au fond, si je n’avais pas été amoureux, et amoureux malade («sick amour» dixit Shakespare, encore), peut-être que je n’aurais pas autant cherché un épanouissement interprétatif à l’endroit de l’exégèse. Tout Cinema Hermetica est une tentative de lire les films comme des exorcismes de la fonction «contre-initiatique» du cinéma et des lectures de la dimension «contre-initiatique» dans la vie humaine – que celle-ci passe par les systèmes de domination politique (Nosferatu), l’intimidation nationale (Le Locataire), l’éducation (Suspiria), la Kulture (Céline et Julie), l’art «mal fait» ou «bien fait» (Opening Night), le débat d’idées (Nymphomaniac) ou l’amour (Possession). Le film «absent» du livre ou «déplacé» qui lui donne son sens, c’est probablement Antichrist

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